Les Rapports


13
Stéphane, 21 ans, et Mickey, 20 ans,
sont avec quelques autres dans la chambre de cette jolie fille brune
à cheveux courts qui met un disque de Nitzer Ebb.
Mickey, qui n'est absolument pas homosexuel,
mais dont les amis font courir le bruit qu'ivre il aime dans un lit
parfois fortement se serrer contre un ami, susurre
à l'oreille de Stéphane : « Si j'avais un verre de plus, je t'embrasserai. »
Stéphane, qui n'est absolument pas homosexuel
mais complètement amoureux de la jeune fille brune
depuis qu'il a vu un t-shirt de Jesus & Mary Chain
sur l'étendoir de sa salle de bain, le regarde.
Puis le défiant des yeux, il tend son verre plein à Mickey.
 
15
Un dimanche après-midi, tandis que Virginie, 24 ans,
fait aller et venir ses lèvres sur son sexe,
Stéphane, 21 ans, tire sur sa cigarette et s’exclame,
un doigt pointé sur l’écran de télévision :
« Regarde, c’est l’immeuble de mon père ! »
Virginie lève la tête, regarde l’écran, dit : « Bonjour, Papa ! »,
rit et plonge à nouveau sous les draps.
 
16
Leonard Cohen, Alan Stivell et Ali, 25 ans,
ne se séparent plus.
Quand Stéphane, 20 ans, passe la soirée chez Ali,
ils fument l’herbe qu’Ali fait pousser dans sa chambre
et écoutent en boucle, dans un silence religieux,
The Partisan et Hommes liges des talus en transe.
Ali est  aux anges.
Et Stéphane aussi, car ce sont ses disques.
Et Ali ne les lui rend plus.
Mais quelques mois plus tard,  Ali rentre du « bled »,
où il est allé pour la première fois.
Stéphane lui propose un joint. Ali le refuse.
Souriant, il dit avec un geste de dégoût presque théâtral :
« C’est pas bien la drogue, les amis. Non, pas bien. »
Et Ali lui rend les disques.
 
17
Stéphane, 23 ans, a passé la nuit
chez Marianne, 24 ans, et Stéphane, 29 ans.
Se réveillant, il ouvre les yeux,
les décrotte un peu et se lève, ouvre cette porte
qui laisse passer dessous elle un large trait de lumière.
Dans la cuisine, ses deux amis l’accueillent avec joie.
Marianne lui propose un chocolat et des tartines,
et son petit ami, basculé sur sa chaise,
fait chauffer sa cuillère sur le brûleur de la gazinière.
« Je te proposerais bien du sucre mais j’en ai plus », dit-il.
« Je n’en veux toujours pas », lui répond son cadet.
« Mais moi je ne suis pas au régime, mon chéri ! »
lance Marianne, faisant semblant d’être fâchée.
Et le jeune Stéphane rit avec eux.
Et le ciel est bleu et sur le rebord de la fenêtre
qui domine la cour constellée de fientes,
un petit oiseau se pose et chante brièvement.
 
21
Stéphane, 21 ans, est dans sa chambre, une bière à la main.
Il écoute parler sa petite amie, Ségolène, 16 ans.
Elle lui dit qu’elle ne pourra pas faire l’amour avec lui.
Pour elle, c’est important. La première fois.
Mais elle ne pourra sans doute pas.
Alors elle lui parle d’un séjour au ski
quand elle était plus jeune. 12 ans, 13 ans.
Elle est dans le chalet de son oncle,
et comme il fait très froid et qu’il n’y a qu’un seul lit,
ils dorment ensemble. Elle pleure,
adossée à la fenêtre ouverte dans la chambre de Stéphane.
Elle arrache nerveusement l’étiquette de sa bière avec ses ongles.
Elle lui dit ce que son oncle a tenté de faire.
Elle dit, des larmes de rage dévalant ses joues encore enfantines,
que s’il était là, devant elle, qu’elle le tuerait.
Le pousserait de cette fenêtre du quatrième étage
et qu’ensuite elle descendrait dans la rue pour le piétiner,
cracher sur son corps mort ou à l’agonie.
Stéphane sent son propre cœur trembler.
Il regarde sa petite amie.
Dans le silence, elle contemple le bout de  ses chaussettes,
et peut-être les rognures de papier autour.
L’étiquette de sa bière est entièrement lacérée.
Puis elle lève la tête vers lui, les yeux noyés
et lui dit autoritairement : « Mais toi aussi, tu t’en fous, hein ? »
Elle le fixe, n’attend aucune réponse.
« Non, je ne m’en fous pas » dit-il doucement,
la regardant, ne sachant quoi faire.
« Tu dis ça, mais c’est des conneries. »
« D’après toi ? Regarde-moi » lui dit-il.
Alors elle le regarde, le scrute. Le visite avec ses yeux.
Soudain elle l’embrasse,  il goûte ses larmes avec le baiser.
Puis elle prend sa main, le tire vers le lit, se déshabille.


(D'autres rapports ici.)

Petite philosophie lapidaire pour rester dans le jeu

Résister le plus longtemps possible est le seul but apparent. Assez vite pourtant, répéter la même action contre le sort, ou plutôt, soyons précis : une suite de sorts, te semble un gaspillage de ta force. Il n’en est rien. Tu la dépenses contre un plein de vie. Ainsi à force de résister, tu engranges la chance. Ta chance. C’est-à-dire le matériau capital de ton existence. Dis-toi tout d’abord qu’il y a deux sorts à part, que tu n’éviteras pas car ils sont tes extrémités ; deux portions d’une seule et même substance qui scindée génère ton essor. Le premier c’est tout simplement celui qui te fait exister. A partir de ce premier sort particulier, inévitable, invisible et extrême, tu te retrouves à tenter chaque instant d’éviter tous ceux qui sont évitables, peu ou prou visibles et non extrêmes, et ce jusqu’à cet autre particulier, inévitable, invisible et extrême : celui qui te détruira. Il est le jumeau de celui qui t’a fait apparaître. Il va reprendre ce qui te fut donné. De ta résilience et ta lutte contre tous les sorts évitables dépendra l’expansion de ta localité entre tes deux extrêmes. Il existe deux types de sorts évitables et non extrêmes et qui flottent dans un espace que nous nous partageons. Le sort commun : il vogue et s’il nous rencontre, c’est par les circonstances. Il peut être le hasard. Le sort commun est bien représenté en l’espèce d’un astéroïde dérivant. Et puis le sort accéléré : lui nous est adressé. Il n’est pas passif, accidentel. Il est volontaire, agressif. Exterminateur. Il est rare mais souvent fatal, car en lui se cache souvent ta seconde extrême. Il peut être ta malédiction, le fatum, etc. Le sort accéléré est lui parfaitement représenté par les images de la foudre et du vaisseau armé. Si le sort commun semble naturel, le sort accéléré lui semble habité. Comme les sorts accélérés ne se contentent pas de se ruer vers toi, qu’ils te convoitent, visent à te détruire instantanément, tu dois avant tout en finir avec eux. Mais que tu ne sois pas non plus obnubilé par eux au point de ne plus penser aux sorts communs. Le sort commun est fait des même éléments que toi, sauf que toi tu es plus organisé et constitué de moins d’éléments. Le sort accéléré aussi est fait des mêmes éléments que toi, et lui aussi est organisé, et comme toi il possède une direction. Il te faudra réduire tous ces sorts avant de les détruire. Les réduire signifie les fragmenter par des premiers contacts. Parfois un sort commun te semblera un sort accéléré par l’effet que tu lui auras donné en le fragmentant. Chaque sort atteint se fragmente et chacun de ses fragments peut revenir te frapper à cause du mouvement que ta frappe aura imprimé à ses éclats. Un sort seulement touché une fois se fragmente aussitôt. Chacun de ses éléments devient un sort réduit qui à son tour se fragmente s’il est touché. Pour détruire ces sorts il te faudra patience, acuité, persévérance et adresse. Il pourra arriver que tu détruises le sort en même temps que toi-même. Un sort fragmenté devient plus dangereux ; plus petit il est plus mobile. La vitesse que tu imprimes aux fragments du sort que tu détruis peut te les rendre fatals. Un seul éclat du sort que tu détruis parfois te détruira. D’une autre manière, à l’instant de sa destruction tu peux te servir du sort que tu détruis comme d’une arme. Il arrive que tu échappes au sort à l’instant même où il allait te frapper. C’est aussi parfois le sort le plus près de toi, le plus à même de te détruire qui est le plus facile à détruire. Le sort accéléré peut être détruit, quand ils se rencontrent, par le sort commun. Le hasard n’est donc pas, contrairement au fatum, adressé. Les circonstances où tu apparais déterminent évidemment tes chances face aux sorts. Tu peux préférer lutter contre le sort de la place où tu te trouves, car en te déplaçant autour de lui un autre pourra te frapper que tu n’auras préalablement pas vu, ou tu te jetteras contre lui sans y penser. Le moins il y a de sorts, le plus il y a de calme autour de toi et en toi, mais ça ne dure jamais qu’un bref instant. Quand tu en as fini avec une série de sorts, tu as le droit à un court répit. Puis une nouvelle série t’est destinée. Garde ton calme dans ta lutte contre le sort. Le mouvement de panique est le signe avant-coureur de ta destruction. Dis-toi que tant que le sort ne t’as pas touché et qu’il te reste le temps et l’espace pour lui faire front, manœuvre doucement vers lui et achève-le. Fais-toi confiance, mais ne te surestime pas ou tu ne ferais pas ce qu’il faut, comme dans la panique tu ferais ce qu’il ne faut pas. Si cela arrive plusieurs fois tu n’auras pas même le temps de souffler, tu seras anéanti à ton tour. Définitivement. Comme tous les sorts que tu auras détruits. Et dis-toi que tu n’es peut-être pas plus fort qu’un seul sort. Dis-toi qu’un seul sort parfois en détruit plusieurs comme toi, comme toi tu en as détruit plusieurs comme lui. En dernier recours tu peux te projeter sur un autre plan, dans l’urgence, tu seras sauvé mais tu pourras aussi bien être détruit si la chance n’est pas avec toi et si tu te projettes sur un point du plan déjà occupé, ou sur le point de l’être, par un sort quel que soit son type. Mais ne te soucie pas trop de tout ça, car qu’importe, tu seras anéanti.

(Observations et conseils à propos d’exister suscités par le shoot’em up Asteroids)

la route blanche

et puisque tu n’as de plus sensible fenêtre
sur le monde que cette véranda au verre dépoli,
et dont tu ne sais s’il retranche ton intimité ou celle des autres,
tu ouvres ta porte.
c’est une nuit noire sur un socle de neige.
il y a une heure, les radiateurs du voisin
depuis longtemps absent ont éclaté.
comme l’augure le vacarme des meubles
qui maintenant nagent, ballottent et frappent les cloisons
de l’étage supérieur déserté, ton ciel, d’un plâtre
qui depuis peu pèse et tremble, est au bord de rompre.
alors te taraude l'idée de fuir
jusqu'à la maison d'où ta mère t’a chassé.
dehors est une nuit noire, glacée.
tu te perds sur ce trajet malgré tout familier.
la route blanche aveugle. l’air noir efface.
maisons, murs, trottoirs, nulle part.
et ni lune ni étoiles pour guider. où ça ?
sur cette route blanche. entre deux portes connues.
mais c’est toi. toi. et cette neige glacée est tout ce qui éclaire.
cette seule lumière, versée au sol, terrassée.
mais c’est toi. toi qui perds pied, glisses, tombes
sur la glace sans reflet. toi qui te relèves et retombes,
et qui ris de retomber.

Amuser la sève


Un phénomène – Toute mort succède si vite à toute mort qu’on appelle ce phénomène vie.

 
Posthistoire – Dans une époque très lointaine, nos siècles récents se confondront à la préhistoire. Ne vous étonnez pas de nos accès de barbarie.

 
Placebo dépendance – Cette minute rare et de l’ordre de la joie, qui tombe en point d’orgue d’une séance d’écriture exaucée, est l’instant où se mue le désir de s’écrire en besoin de se nourrir d’être écrit. Clé de voûte chargée de jouissances gigognes, et cause de l’aggravation de la dépendance à ce placebo qu’est écrire.

 
Lance – L’homme a dans le ventre plantée à chaque désir une lance qui saigne et meurt.

 
L’écart – Un créateur trop loin de son œuvre, qui ne lui ressemble pas, déçoit à la hauteur de l’écart qu’il y a du cri à la gueule qui le pousse. Pas au-delà d’une huchée semble être la distance honnête de l’esprit à la main.

 
Toupie – Cette petite toupie de bois, sèchement tournée entre mes doigts, sa rotation est si rapide autour de son axe parfaitement vertical qu'elle semble réellement immobile et posée minutieusement sur sa pointe. Miracle que cette vitesse impensable comme un pont invisible entre deux états.

 
Bulle – La passion est comme ces bulles fusionnées en une double, et qui quoique bien réelle n'est constituée en somme que de deux vides accolés et tenus dans la limite d'un mélange artificiel et visqueux, et qu’un rien d’étranger – index, souffle – suffit à crever.
 

Sentence – Il y a des choses qui tiennent. Je m'en tiendrai à ces choses.

 
Œuf – La certitude que je ne connaîtrai jamais contient la croyance qu'un jour je connaîtrai.

 
Se laver – Si parfois le grand salaud est un grand artiste, c'est parce qu'il a, lui plus qu'un autre, grand besoin d'être lavé par une œuvre.
 

Craie – La certitude est une équation humaine dont la craie n'adhère pas au tableau divin.
 

Tu n’es pas sans ignorer – Les questions que tu te poses, ne laisse personne d’autre que toi ne pas y répondre.
 

Un nombre premier – Le poète est dans l’infini arithmétique du monde un nombre premier, divisible par lui-même et par l’unicité sans fin de l’homme.
 

Amuser la sève – Que toutes les réponses soient acceptables nous console de ce qu’aucune n’est jamais valable.
 

Boutons, racines – Quand je pense à tout ce qui grouille ou demeure dans la terre : bêtes, feu, morts, je vois les frondaisons comme les vraies racines, et les racines comme les fleurs arides d’un ciel obscur et dur et plein, où nous-mêmes sommes les primes boutons d’une efflorescence de la mort.

 
Dissonance – Il est un dessin que j’aimerais moins s’il n’avait en lui cette partie que je n’aime pas.

 
Ce sentiment de plénitude du réel – L’angoisse et la joie sont une même chose. C’est l’image du jour sur cette chose qui laisse penser qu’il y a celle-ci puis telle autre.


(D'autres extraits de ce Supplément à la Salle d'attente dans le n°66 de Diérèse)

Rien d’autre ici que cet enregistrement

Un après-midi de 1987 ou 1988, tandis que j'ai 15 ou 16 ans, j'emprunte le vieux magnétophone de mon père. Je ne pourrais plus dire pourquoi aujourd'hui. Cependant je finis par l'oublier, là, au pied du canapé. Et puis je m'en vais. Il continue. Il enregistre. Le soir, je le retrouve à sa place. Il s'est éteint automatiquement une fois la cassette arrivée au bout de sa bande. Je l'emmène dans ma chambre. Il y reste quelques jours. Mon meilleur ami, mon seul ami, me rend visite. Pour quelle raison est-ce que j'en viens à rembobiner puis à nous faire écouter cette dite cassette ? Elle représente une part de mystère. Trente minutes de mystère pour être précis. C'est tentant. J'appuie sur la touche. Rien d'abord, qu'un frottement, puis on entend une télé au loin. C'est inaudible. La télé, longtemps. Puis la voix de mon père, proche, très distincte et qui répond à celle de ma belle-mère plus lointaine encore que le chuchotis tumultueux de la télé. Cette petite chorale domestique dure moins d'une minute. Ensuite la télévision reprend son confus soliloque. Le bruit parfois d'une page de journal que l'on tourne. Télé. Une toux brève et forte. Télé. Une porte que l'on ferme. Page tournée. Une voiture qui passe. Télé. Page tournée. Et soudain un bruit très fort. Mon père lâche un pet. Très fort. Un pet ni court ni long, ni beau ni moche. Un pet très ordinaire. Nous ne comprenons pas durant une poignée de secondes à quoi nous avons affaire. Quand nous comprenons, nous éclatons de rire et nous nous repassons la bande jusqu'à épuiser ce rire. Puis nous laissons l'enregistrement défiler de nouveau, à l'affût d'un autre pet, d'une autre chose incongrue. Mais il n'y a plus rien. Que le bruit des pages que l'on tourne. Et la scie de la télévision. Au bout de dix minutes, un grincement de cuir, des pas qui s'éloignent. Et puis la scie de la télévision. Cette fois jusqu'au petit clac de la touche qui se remet en position pour une nouvelle lecture.

digitaline

il y a sur mon mur une petite reproduction. Vénus et les trois Grâces
offrant des présents à une jeune fille, par Botticelli. juste au-dessous,
dans son vase de fortune, sous son vernis de poussière, a vieilli et
s’est desséché depuis un an, ou peut-être deux, un bouquet de roses
roses et rouges. les roses ont jauni. les rouges noirci. cependant, quand
je me concentre un peu, je note que ces dernières ne sont pas tellement
noires mais d’un grenat très foncé, comme celui d’une flaque de
sang sèche, et qui est la couleur exacte de la robe de la jeune fille dans
cette fresque redécouverte sous le badigeon d’une villa toscane quatre
siècles après qu’elle fut peinte par le Florentin. si la vie est bien dans tout
ce qui toujours change, alors il y a de la vie dans cette première moitié
du temps de la mort, car tout ce qui est mort au début aussi toujours
change. et c'est à cette vie grenat au ralenti dans la corruption des roses,
et qui aurait pu teindre ou peindre cette robe alors, que tète mon cœur.

Un moment d’absence - J. Eustache / S. Durastanti

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« Il a peur du jour quand il se lève. Aussi ne se lève-t-il plus. Ni lui, qui reste perpétuellement couché pour faire si possible sa nuit du jour, ni le jour aboli, qui ne se lève plus pour lui. Il a peur de la nuit quand elle tombe, aussi crée-t-il un jour artificiel avant. Il a peur du silence, aussi parle-t-il sans cesse. Qu’on lui réponde ou pas, qu’on l’écoute ou pas, il parle sans désemparer, à croire qu’il ne s’entend pas. D’ailleurs il n’entend rien. D’abord, face à lui, les autres s’agitent, se contorsionnent, font des grimaces. Puis à la fin ils ne savent plus que dire ni que faire. Alors faute de savoir ils ne disent plus rien, ils ne font plus rien. Quand les autres ne veulent plus faire semblant, lui revient à ses machines. Il en a beaucoup, il leur fait dire ce qu’il veut. Elles, lui obéissent au doigt et à l’œil. Elles répètent ses moindres balbutiements avec une infinie complaisance. Elles l’écoutent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elles n’ont pas le don de la répartie. Peu lui importe, puisqu’il n’aime pas qu’on le contrarie. Pourtant il arrive qu’il s’ennuie, qu’il s’emporte contre elles, qu’il les casse parfois. Alors c’est un grand évènement dans sa vie, quand une machine ne répond plus à la commande. Le reste du temps elles marchent en permanence, elles le reçoivent cinq sur cinq, elles ont envahi la pièce. La radio bourdonne, une voix venue d’ailleurs résonne ; selon les intonations modulées la radio enregistre des graduations lumineuses. Cependant ni les vagues lueurs, ni la voix traversant la pénombre ne troublent l’homme dans son sommeil sur le lit où il est vautré. Au contraire, elles le bercent. Et si la voix s’arrêtait, si les variations d’intensité lumineuse cessaient, il se réveillerait en sursaut, atterré par le silence et l’obscurité. »

Dominique

« [...] Il jeta un œil au rétroviseur extérieur et contempla son frère. Pionçant. La peau de son visage d’ange, béant au ciel, ensoleillée sur la tablette arrière, graissait. À sa vue Frédéric se sentit soudain piqué de honte. À cause qu’il ne le défendait pas, lui son propre sang. Il le dénigrait, lui préférant l’appui chimérique d’un étranger. Le terme « trahison » lui vint à l’esprit. Et puis ces choses qu’il avait dites à leur mère, avant le grand départ : « Je te le ramène dans une semaine. T’inquiète pas, ça marchera. Tu sais, Maman, son univers ne peut pas indéfiniment se résumer à dix personnes et trois maisons. Toi, son damné père, quelques frangins, deux ou trois potes. » Anxieuse à l’idée de cette aventure, elle avait dévisagé son aîné, absenté longtemps, et que la vie lui rendait depuis peu, avec ces promesses qu’il lui avait faites, comme quoi son existence serait meilleure aujourd’hui, plus simple parce qu’il l’aiderait maintenant qu’elle se retrouvait seule avec ses frères. Elle lui avait tendu un peu d’argent, qu’il avait pris, impuissant à le refuser, et elle avait dit ces simples mots, gorgés d’une sagesse qu’il n’entrevoyait qu’alors : « Je l’ai mis au monde, et son père ne faisait que le frapper. Ne te fais pas d’illusions. N’aggrave pas son cas. » « J’ferai gaffe, t’inquiète. » Ils s’embrassèrent. « C’est bien de vouloir m’aider. Mais tu viens d’ailleurs. Tu es nouveau ici. » Ses yeux brillèrent. Elle referma la porte.


« Votre ami dort. Vous avez fait la fête, hier ? » Frédéric ouvrit les yeux. « Oh, excusez-moi, vous aussi ? » « Non, je pensais, au chemin, à la route. » André déboutonna d’une grosse main rose le col de sa chemise blanche, libérant un foulard bleu dragée. « Ça commence à taper », souffla-t-il. Et il sourit à son pare-brise.
« C’est mon frère » lança Frédéric, le son de sa voix le surprenant lui-même. [...] »

(L'intégralité de cette nouvelle dans la revue lorem_ipsum)

Contre-confession

Je ne sais pas ce que tu te représentes exactement de cette histoire que je t'ai contée mais dis-toi qu'en dehors d'un intérêt je dirais ontologique, il y a prescription pour toutes les causes du mal et pour le mal lui-même, et qu'il est là oui, mais résiduel en chacun, comme la récompense de celui qui peut y puiser pour le tourner, ou s'y éreinter jusqu'au havre maternant d'un désespoir amical. Un soleil noir mais non pas froid et ténébreux et qui n'effraie que ceux hors son cercle, un prix pour qui comprend, et je ne te donnerai rien de plus sinon cette précision à la fois déroutante et chirurgicale : que tout y aura été à la fois bien pire et bien meilleur que tu croies. Il n'y est plus question d'enfants depuis longtemps. Le temps les a mangés pour les recracher hommes. N'aie donc pas, je t'en prie, cet égoïsme de l'empathie qui parfois s'acharne à vouloir ôter ce que l'on a cru plaie encore, au lieu que déjà c'est un vêtement pour soi si parfaitement coupé, baume expiatoire, cuirasse, extension d’âme patiemment méritée. Alors ne ravive pas, par cette inquiétude outrancière - quoiqu'éperdument bonne - envers des protagonistes bien vivants d'une histoire morte, des blessures qui pour l'exemple chez moi ne produiront plus d'effets, ni en me les appliquant, ni en t'imaginant te les appliquer par procuration par ta bonté indécrottablement excédentaire et qui est chez celui qui la rejette avec raison par trop intrusive. Je ne jugerai pas ta culpabilité dans ton histoire ; laisse - et je te dis ces « duretés » parce que je t'estime - nos cœurs se démerder de battre dans la nôtre. Et moi qui ne tenais par cette confession - qui se sera au final avérée dangereusement équivoque - qu'à équilibrer la balance de notre commerce de délicats aveux... Traitons d'autres airs, arborons d'autres pavillons, n’exhibons que le relativement beau vaisseau et les largesses de ses entreponts, plutôt que la lie par laquelle il se meut.

matière d'une table

dans cette partie du parc j’ai retrouvé notre table, notre « bureau » qui
domine le lac et l'île où jacassent et cancanent encore les oies, les canards.
ses planches alors vertes,  sur lesquelles je te vois aujourd’hui encore
graver nos liens… autour rien n'a changé. l'herbe chiche communie toujours
avec cette succion de sa boue les jours où le ciel crache. les arbres peut-être
maintenant bruissent-il plus haut. quoique plus loin de nous leur ombre
est la même. rien. ou alors les canards, les oies, plus gras et qui laissent
dériver en se désagrégeant le pain qu’à présent trop d’enfants leur jettent.
rien… et puis si. les planches ont noirci. on dirait la pulpe d'une pomme
pelée l’eau à la bouche, mais au bout du compte intouchée. ma paume
passe sur la vermoulure. les années absentes. elle ne relève rien. pas un mot.
ce n'est pas la matière des mots qui manque, mais la matière où était fixée
la matière de ces mots. autant dire des êtres différents que nous fûmes.

réflexions avec Kleist

au lieu de sortir de l’eau et me sécher,
je reste assis à observer ce liquide porteur
de mon image s’évacuer. une image qui,
quand il n’est plus qu’une nappe, un vernis,
commence à trembler. sur mes jambes
et mes reins l’air glacé reprend son règne.
je m’attends à ce que la bonde aspire mon
visage avec la chose usée, cette transparence
qui lave, mais le poids de mon corps pèse
sur le fond, forme la vasque d’un miroir
archaïque et blanc et c’est un reflet stagnant
et spectral qui me fait face, m’affronte
comme mon propre regard tombé et noyé,
infusé dans un lait, mais de qui, de quoi ?
J’entends Kleist. c'est le propre de toute
forme parfaite que l'esprit s'en dégage de
façon immédiate et directe, tandis que la
forme vicieuse le retient prisonnier, tel un
mauvais miroir qui ne nous rappelle rien
d'autre que lui-même. je ne sais pas. il manque
quelque chose. quand je saurai quoi, je
pourrai probablement ôter tout le reste.

Relectures

Tout ce silence ; des paroles trop grandes rangées à la va vite dans les mauvaises boites ; et dont il percevait encore les sons durs dans l’air. Des saillies qui avaient tourné à la farce. Ils s’étaient engueulés une fois de plus parce que lui était irrité par il ne savait trop quoi et qu’elle était aiguisée d’être malade. Il avait crié trop fort, elle s’était recouchée, il avait jeté une chaise en direction de la chambre et le toast qu’elle n’avait pas eu le temps d’engloutir avait explosé au sol. Puis le calme était revenu, sa lucidité honteuse à nouveau là, aussi. Il s’était soudain redressé, voulant faire disparaître les effets de sa colère, ne voulant pas qu’à son retour ces stigmates de leur dispute ravivent un sentiment déceptif. Il avait ramassé la chaise et les restes du toast, essuyé du doigt le beurre, rassemblé les miettes, et gommé d’un coup d’éponge le signe « égal » anthracite tracé par les embouts noires de la chaise. Ensuite il s’était allongé sur le sofa, replongé dans la lecture d’un roman d’Edward St Aubyn qui par son unité le rassemblait. Mais seulement jusqu’à ce que cette histoire d’aristocratique camé lui rappelle sa lâcheté même avec les drogues. Des années avait passé. Sa consommation d’alcool avait ralenti (qui, quelle pitié, se rabâchait-il, avait bien atteint des sommets mais jamais ni K2 ni Everest). Et ce « régime » avait-il empêché ce léger mais angoissant accident cardiaque de la veille ? Ses vieux abus ressuscités par les petites gouttes récentes l’attaquaient mollement. Cette crise l’avait saisi par les deux bouts : peur orgueilleuse de mourir un grand désordre laissé derrière soi ; regret de ne pas s’être annulé plus tôt, quand il était encore temps d’être seul. Non, la mort ne vient pas comme il faut. Il fut pris d’un vif désir. Relire ces vieux poèmes. Ceux écrits dans ces années dans de terribles états, à bout de souffle, la plaie au flanc. Et survivant à l’obstacle car le passant à l’instinct. Il n’avait pas achevé sa course. Il voulut relire. Cette nécessité cessa parce qu'il avait fait pour le jour son quota de désillusions. Il allait falloir se taire dans cette course neuve. Taire, oui. Ce que chacun savait. Certitude confortable. Comme un moteur bien réglé.

Sur Charles Bukowski

Bukowski, c’est le luxe du pauvre, le dépouillement du riche, de ce qui est riche. Son œuvre est un masque, et ce masque, un moulage, réplique exacte de son visage. Mais ce visage est un masque poreux, volontairement défectueux, saboté par pudeur, un masque aux traits grossiers, méchants : il est sale et robuste ; pourtant de lui exsudent les larmes et l’essoufflement ; la vie, simplement. Sa poésie va et vient en nous comme une lime : elle libère ; ou comme une râpe qui ne nous entame pas mais nous décrasse. Elle lacère comme un vitriol la figure de notre mensonge personnel et brûle ses oripeaux de matérialisme et les chiffons poissés de la morale. La lame dentelée descend en nous, longuement, vivement, profondément, jusqu’au point final (quand il existe), et de ce point remonte, lentement, vivement, infiniment, et l’image de sa poésie s’extrait de nous pour jouer un miroir de pantomime, avec nous devant, nos tripes à son cou comme un terrible boa. La poésie de Bukowski, c’est de la poésie qui se fout d’elle-même. Qui se fout. Dans ce masque, il y a de vrais yeux, une vraie bouche ; et dans cette bouche, les vrais mots, les mots vivants, des mots qu’on ne sort pas uniquement les dimanches de promenade au Parnasse, des mots de tous les jours, les mots de tous les gens. Et puis ce masque laisse presque tout passer : chagrin et suées, vomissures et crachats, le sang, la bave. Seulement ce masque est un crible. Des sentiments ordinaires y sont raffinés. Toujours cette pudeur. Cette pudeur de pute. Bukowski est une putain pudique. La prostituta pudica : le poète et pur poète. Sa poésie est bien une râpe, et par cette râpe, longue langue dentelée, son verbe nous lape le cœur et nous mord l’âme. Ou le contraire. Sa poésie nous dit que tout en est si l’on sait la souffrir et voir souffrir les choses. Sa poésie est l’amie qui nous enlace pour éponger dans ses cheveux nos pleurs, et l’amie qui nous gifle pour nous relever en nous-même. Et l’amie de celui qui écrit et n’ose pas ou plus la poésie. Elle n’enfonce pas elle relève. Et elle change les bouches et change les yeux. Elle fait d’une moue un sourire, de l’insolent un être ému. Je venais de la rencontrer, quand sa poésie m’a dit : Vas-y, écris ! Et j’ai depuis tout repris. La vie et le poème.

***
Le poète Charles Bukowski, oui, je dis bien le poète, n’est évidemment pas tout ce qu’on en dit. Et même s’il est un peu de tout ça certes, il est bien plus encore – et c’est le lot de tout authentique poète – ce qu’il écrit. Hélas, le masque du poète, le visage de l’homme sont d’une rugosité qui attire ou offusque de mauvais lecteurs (lui-même l’a souvent évoqué). Pour qui ne les écarte, ce visage, ce masque couvent dans l’œuvre (ainsi protègent, mais cachent) un fond de justes fulgurances (les « ratages » qu’elle contient n'étant peut-être dus qu’aux grandes largesses accordées par son éditeur) : par exemple, dans L’amour est un chien de l’enfer (1977), les poèmes texane, sexe, assis devant une boutique de sandwiches, un endroit pas trop dégueulasse sont de saisissantes petites saynètes situées quelque part entre le médaillon pop, un rush de Cassavetes et une étude de Rembrandt. Je redirais d’ailleurs ici pour notre homme ce qu’a écrit Elie Faure du maître hollandais : il est le seul à avoir toujours été présent dans tout ce qu’il regardait, il est le seul qui ait pu se permettre de mêler de la boue à la lueur des yeux, d’introduire du feu dans la cendre, de faire briller dans un linceul un rose ou un bleu pâle aussi frais qu’une fleur. Et à l’attaque : C’est y aller un peu fort !, je répondrai : Oui, c’est une plaidoirie. Et pour la parachever, je redemande le témoin Faure à la barre : un geste est beau dès qu’il est juste. Voilà.
(Deux vieux textes exhumés dans une manière d’acquiescement à un récent article de Louis Watt-Owen - et bien que je ne lise plus tellement le grand Charles. Pour l’instant…)

une leçon

replongé dans cette eau des autres, le corps gît vite parmi les objets
qu’avec lui-même il a rejetés. livres, carnets, chimies jonchent le sol.
plus loin que le reflet dans la porte vitrée des pieds de la petite table
des enfants, ce qui organise la vie dans ce corps, c’est-à-dire je,
observe le reflet des voûtes plantaires inertes, des segments
des mollets qu’un halo grisâtre de poils recouvre. je pense à lui mort,
au cadavre défectueusement pudique dans le salon. au trésor
mais sans rien, et qui, sa serrure forcée, n’offrira que l’immondice
où le sceller. l’ombre sanieuse à frotter. et qui gâchera quelque chose
mais quoi ? je regarde - parmi les livres, les carnets, les chimies –
les reflets de ces jambes, de ces pieds derrière ceux de la petite table
comme des barreaux. je reconnaît la Leçon d’anatomie du docteur Tulp.
je regarde, observe le faux Rembrandt. s’étonne mais sans brusquerie.
les jambes sont bien reproduites. les pieds, à s’y méprendre. ce
en quoi je consiste. aujourd’hui. toujours. copie de bonne facture
d’un détail dans une peinture de maître. reproduction incomplète
d’un mort de l’art. je figure un mort. détruit par décision de justice,
déchiré par la science. comme ce corps d’Aris Kindt, détrousseur,
la jeune quarantaine. et que le pinceau à jamais auxiliaire d’un regard
lui entier dépèce et rapièce dans un geste, une vibration qui parfait
une imitation de ce qui est qui est et de ce qui est de ce qui n’est plus.

L’Enfant et la Mère et l’Enfant

Elle ne crie plus. Après un long calme une injonction secrète à ton chevet. Se chausser, se couvrir. Ce silence c’était l’alerte. C’est l’instinct qui se signait avant fuir. Fuir. Attention aux charnières. Attention au jeu des planches. Attention à l’usure qui geint. Au caillou qui craque. Dehors le froid noir, qui moucharderait tout battement. L’effroi brut, sans le vêtement des questions. Raser les murs la nuit, avec peur et enfants. Tête de mère giratoire. Le bras tire. Des pas, vite. Plaquer le plus vivant que soi. Sous son aile, sens l’amour tiédi dans son souffle. Relève ta figure. Son absence forte. Sa force loin au-dessus, suivre. Se pétrifier sur un seuil, à plat contre une porte au premier ronflement d'un moteur qui peut être lui. Ne plus respirer, la main sur la bouche de ses enfants. Le décor les digère. C’est ainsi que le bois sans cœur remercie tout ce sang touché. Les phares scannent les trois corps de pierre. Bas-relief battant. L’Enfant et la Mère et l’Enfant. Les Miraculés. Se vomir de l’ombre jusque dans la boite qui brille. Cabine. Flamme votive dans la nuit. Surveillez ! Une première pièce tombe. Dieu merci, tu es là, viens ! Puis doucement. Religieusement. Susurrant. Cette fois il va me tuer.

Notes et contre-notes, I - IV


Le terrible – Le langage et nos sens couvrent Dieu comme la peau nous épargne la vue de nos tripes, sont le voile jeté sur le terrible.


Dans l’étui – Ces choses du monde qui me font une figure de leurs ombres ne sont pourtant pas vues : mes yeux sont rentrés, rangés ; occupent, stupéfiés, l’étui kaléidoscopique du moi.


Mirage – Dire est un concert d’ombres où leurs figures tues seules sont le vrai.


Folie – Ce qui fait la folie d’un homme n’est pas la distance entre ce qui est et ce qu’il voit, mais l’écart entre ce qui doit bien être et qui soi-disant n’est pas... Le fou se trouve, du côté du jardin de Dieu, au pied du mur qu’y a dressé l’homme.


Exérèse – De l’effroi est diffus en chaque nouvelle nécessité factice qu’ils créent. L’esprit est mobilisé et évacué par cet effroi contre du désir. Sa substance remplacée par un désir généralisé – de volume égal ou supérieur – et constitué de multiples infimes –, l’homme, plus que désir, est désarçonné, désarmé de tout maintenant où être, déraciné du champ même de la pensée.


La nuit monte – Soleil à notre hauteur, et que la mer mange... Et qui disparu, la nuit n’est pas venue ! – Il se couche, son or encore derrière, hors ses draps... Mais la voilà ! Et le noir à nos pupilles monte, comme la mémoire des feux nous passe.


(La suite de cet ensemble republié par Daniel Martinez sur le blog de la revue Diérèse)

un lait noir

le boyau de ton esprit métabolise sa paix
à partir d’une base de toute cette matière
que tu sais le mieux susciter.
comme pérégriner
à chaque point du plan,
de station en station sur ton siège.
penser t’enveloppe
et te développe
comme une mère bien là que tu tètes.
tu penses et c’est un lait noir,
d’un pis d’Infini, qui goutte.
qui fait croître,
se densifier les entractes,
les minutes non pas de joie
mais sans peines,
et qui creusent une pause
dans ta dernière heure
chaque instant renouvelée.
tu penses et c’est un mastic d’images,
faites ou à faire,
et qui maquille les craquelures
du barrage à quoi tu joues,
que tu mimes là
dressé comme fier
par et contre les boues du dedans et du dehors.

une pie

mes yeux sont rivés
sur l’arbre nu comme des bourgeons loin de lui
 
c’est l’arbre de mes nerfs
hibernant loin de moi
 
que je rêve sur le verre
plus qu’au travers je vois
 
sous le piétinement d’une pie
qui n’est aucune pensée.

sac

lestés, amarrés à nos os,
comme si ça ne suffisait pas
nous sommes pris aux filets de nos veines,
de nos muscles et de nos nerfs.
en prison mobile
dans la gibecière de notre peau
notre vie c’est une course en sac,
à peiner, trébucher dans la marche,
à se tordre et tendre pour se relever.
sur la toile de jute,
des lettres, des chiffres, des pensées,
des souhaits, des regrets.
tous nos pas sont au fond, liés,
nos sexes sont disparus.
et tordus, tendus on avance,
avec force harmonie
on perd le souffle chacun à son arrivée,
avec le rire sous les rires et les pleurs
et les huées et hourras
de tous ces personne,
pluriel reflet de nos inexistences
irréparablement singulières.