Tordre

C’est cette portée unique du regard,
à quelque lieu que l’œil touche,
qui donne à notre horizon
la forme aliénante du cercle.
 
La ligne qui te scelle,
où ton visible tombe, ôtée,
ôtée durement la bague d’ennui,
le doigt tordu de l’attrait t’invite.

D'autres textes publiés sur le site de Recours au Poème.

Une manière d'x

A chaque nanoseconde,
cette nanonuance que je prends,
 
le ton intrinsèque
diminué ou accentué
par cette manière d’x,
cet étant donné x,
 
lot variable de lumière
que balade en la régurgitant l’air, plâtre
dans quoi je suis,
où, plâtre, je prends.

Talisman

                                     pour V.


Nous passerons
comme le brise-glace
 
toujours habités
 
les machines tremblantes
et la coque refroidie
 
mais la volonté ardente
 
frayant une route
dans l’inhabitable champ blanc.

Des maladies de main

Bien sûr que tu envies. Ça te tue. Ça,
et qu’on te juge à tes feuilles acides.
A ta fleur qui tranche comme l’hélice qui t’avance,
qui te fait une route par derrière.
 
Qu’on te juge à ton germe plus qu’à ton tubercule.
Bien sûr que tu es frustré.
Comment ne le serais-tu pas sous cette étoile sale
que tu as briquée de toute ta peine
et longtemps pour la faire briller, la faire te chauffer.
 
Et pour brûler le legs qui te tremble dans le sang,
où tu n’auras glané de feu que des maladies de main,
 
comme saisir ce qui blesse ou te frapper lettre par lettre.

E

Parfois tu passais
dire au revoir
et je n'étais pas là.
Tu laissais un mot
sur la porte.
Je suis parti(e) à Paris.
Je rentre dimanche.
J'en aimais l'attention
mais surtout la
parenthèse
gracile. La discrétion
de ta souffrance
me touchait.
 
Et puis tu as
tranché
ce nœud gordien.
Rendu toute
parenthèse
caduque.
Et tu as presque dû
tout quitter.
Dont moi.
Mais sans imprévu
et pour de bon
et entièrement
toi          tu es partie.

Phalène

Il est près de midi et la phalène
s’est posée à la nuit ses ailes
 
étendues sur les mots fraction et
l’infini d’une maxime punaisée
 
sur le mur. Elle n’a plus bougé
depuis. Comme moi. Et c’est à
 
cause de la mort ou de ce que cette place
pour reprendre son souffle est parfaite.

Les tendances


Amendement – Le penchant originel de l'homme pour la génération incestueuse était une garantie que se proposait la nature à elle-même en réparation de cette faute grossière : l'avoir mis au monde. Non pas un antidote illusoire à sa création erratique, un préservatif tardif ; néanmoins un frein à son perfectionnement nerveux, emporté, une sape biologique et psychique en vue de l'empêcher – comme elle avait instantanément pu le pressentir – qu'il la soumette avant de la détruire. Mais cette précaution ne fut pas non plus exempte de failles ni de tares. L'homme, par quelque révolution de sa raison par elle imprévue, curieux de sa condition, imposa un codicille à leur pacte. Ainsi l'homme proscrivit l'inceste dans presque toutes ses cultures dès qu'il eût décidé d'évoluer plus loin que sa branche, sur une plus haute, pour voir. La nature s'effraya quand elle le vit passer à la branche supérieure.


Un grand Non – Ma mère aura mis plus de vingt heures à m'évacuer : c'était un grand Non que déjà je revendiquais silencieusement avec ses douloureuses lèvres closes. Il m'aura donc fallu à mon tour plus de quarante années pour mettre bas cette phrase qui dit tout ce que je suis.


Les tendances – Le choix extrême d'une exclusive technique de vie, choix voué selon Freud à un très grand risque d'échec, satisfera bien pourtant au moins une de mes deux tendances ici décisives : la mégalomanie érémitique ou l'autodestruction spectaculaire. S'épanouir dans une voie plutôt très étroite est un vertige aussi jubilatoire que le châtiment de n'y être pas parvenu et qui verse le vaincu au gouffre qu'elle jouxte et domine.


L'annonce – Je découvre cette poignée de vers de Pizarnik. Je les trouve fort beaux. A cause peut-être de leur lucidité comme noyau d'une très chirurgicale autodépréciation. Je fixe la photo en noir et blanc en regard du poème. La photo d'une jeune femme. « Ma tête à couper qu'elle s'est suicidée », pensé-je, presque comme si elle me l'annonçait avec ma propre bouche.


Noir de monde – Quel noble geste c'eût été qu'une âme lucide et âpre, dans cette foule stupéfiée, revendique quelque minute de silence à la mémoire de tous les immolés que cette longue langue suspendue de béton et d'acier, prouesse technique aujourd'hui célébrée, aura inspirés dans l'espoir d'une mort meilleure. Car il est inestimable que toute basse cité grouillante possède son pont, dont la plus haute fonction traversière est de mener l'homme de cette rive à l'autre.


Résistance – Vous sentir dans un clan vous tient chaud. Les autres, à moi aussi, me sont une épaisse couverture. Mais une électrique. Une dont on ne jurerait pas que l'un de ses inéluctables courts-jus ne va pas se mettre à nous cuire ou fondre d'un coup. Voilà pourquoi, contre le clan, j'acquiesce à la, quoique froide, fiable unité de l'isolement.


L’outil – De cet instant où je pense cette certaine pensée à cet autre où je la note, il y a l'outil, dit aussi homme, celui pour qui être de cette pensée à cette note, signifie interroger, enquêter, récolter l'indice, au point qu'il croie que ces deux-là sont encore lui.


Invouloir – Il ne désirait plus, et ce obstinément. Il invoulait, avec pour fin l'inaugural délassement que procure ne plus rien posséder, et cet autre qui le suit, plus primordial et s'y annexant, de n’être possédé de rien.


(D'autres extraits de ce Supplément à la Salle d'attente dans le n°70 de Diérèse)

Dans un mouchoir

Les volets mi-clos à
cause de la forte
lumière matinale d'été
 
je baisse la tête et
joins contre mon nez
les bouts de mes doigts
 
dans une posture de prière
afin de me moucher
et pour déloger toute
 
cette poussière ubique
à laquelle je deviens
allergique et qui à
 
profusion m’a pénétré
quand j'ai secoué les draps –
et c'est alors qu'entre
 
mes mains jointes
le mouchoir en papier
d'un blanc pur pris
 
dans un rayon puissant
se met à le répercuter
et mes paumes sous mes yeux
 
incrédules s'embrasent.

Laisse

Sur le sentier des douaniers le buisson de ronces
répand une capiteuse odeur de foutre
 
et pour la première fois je pense à quel point
j’ai aussi cela en moi : ce printemps agressif et qui a procréé deux fois.
 
Je descends les marches et quand je fais le pas de trop un lézard se cache.
Je perçois la lance de son regard dans l’ébouriffure
 
des petites herbes à hauteur de mon front, l’instinct aux aguets
dans la roche, le minuscule cœur au rythme froid, martial.
 
Et soudain en moi une peur indéfinie – comme une modification.
A vingt mètres la mer expulse de sa chair de poule dorée des vagues atones,
 
et sur une des marches qui me remontent au sentier,
tombé d’un des talus paysagés des bords, je remarque le lambeau de jute
 
d’une toile de paillage qui a pourri et dont un court instant, effaré,
je me dis qu’elle pourrait être la mue d’un homme entier.

A ma portée

Je n’aurai dans ma vie
définitivement aimé,
que toute source de grâce
piégée du filet d’un poison qui eût pu me détruire.
Chaque fois que j’ai reposé sur le pont du bonheur,
croisant dans le répit et le bien,
je savais la gaffe du mal à ma portée.
Et je respirais.
Mieux. Je tremblais.

Les Rapports (extrait 3)



22

En attendant qu’ils obtiennent leur appartement,

Stéphane, vingt-neuf ans, et Marianne, vingt-quatre ans,

vivent dans une des deux chambres pour couple du foyer.

Au lendemain d’une soirée où ils ont tous deux

pris de la cocaine et durant laquelle Stéphane a fait

l’amour excessivement longtemps et excessivement bestialement

à Marianne, allant jusqu’à lui attacher les chevilles et les poignets

(avec son accord) aux quatre pieds du grand lit

à l’aide de quatre cravates neuves provenant d’un lot volé

dans un container sur le port la nuit précédente, Stéphane offre

l’une des quatre cravates au directeur, qui, ému par son cadeau,

lui dit : « Je savais bien que vous n’étiez pas un mauvais bougre. »

 

24

Après qu’il ait passé la journée précédente

à traîner dans les couloirs et l’entrée du foyer,

espérant trouver quelqu’un avec  qui discuter

qui ne lui serait ni étranger ni froid ou hostile,

Stéphane, vingt ans, en vient à cette accablante conclusion :

tous les résidents – malgré leurs vies

allant de burlesques à infernales,

et en dehors de l’habituelle poignée d’irréductibles solitaires inabordables –

ont un endroit où aller passer Noël.

Le soir du réveillon il fait tout de même les cent pas

entre le perron et la salle télé, guettant une arrivée, un départ.

Et ramassant les mégots « intéressants », encore fumables.

Puis, vers 20 heures, comme il ne voit personne

et qu’il n’a toujours pas la moindre idée de ce qu’il pourrait se mettre sous la dent,

il remonte dans sa chambre.

Passé le troisième étage il sent une faiblesse dans ses jambes

Pour la première fois depuis son emménagement,

le silence est total dans les couloirs, aucun bruit ne parvient d’aucune chambre.

Il allume la télé fraîchement héritée de sa grand-mère qui se trouve sur son lit défait

et qu’il est allé chercher au local Sernam de la gare au début du mois.

Elle a un peu souffert pendant le voyage.

Il ouvre le placard et regarde l’étagère, celle où il rangeait son coin « cuisine ».

Rien. Si on excepte deux gros oignions et un paquet de farine.

Un quart d’heure plus tard, quand la farine mélangée à l’eau se met à brûler,

il coupe le réchaud.

La couche supérieure de sa galette de fortune est liquide, encore crue,

et le dessous est noir, a presque fusionné avec la poêle.

Il attend que ça refroidisse et jette le tout dans la poubelle

et ouvre la fenêtre et se met à observer quelques minutes

les appartements qui lui font face

et la demi-douzaine de sapins, clignotants ou éteints,

et paisibles parmi des personnes affairées ou assises et riantes.

Il se remémore quelques visages – puis referme.

Il allume le mégot qu’il vient de sortir de sa poche,

s’allonge dans son lit et commence à regarder défiler le programme.

La petite télé couleur a bel et bien subi un choc dans le transport.

Elle est désormais en noir et blanc. Ou presque.

Un arc-en-ciel en strie la surface animée. Stéphane croque dans le premier oignon.

Les hommes et les femmes dans la boîte noire

se mettent à parler des diverses préparations de la dinde.

 

26

Stéphane, trente ans, et Stéphane, vingt-deux ans,

sont debout sur le trottoir dans la nuit.

Les voitures s’arrêtent au feu devant la gare.

On distingue mal les visages à bord.

Il fait froid. Probablement aux alentours de zéro.

Le restaurant bon marché derrière eux est éclairé,

où peut-être seulement trois tables sur trente sont occupées.

Le plus jeune des deux dit à l’autre qui allume tranquillement sa clope :

« Bon, je veux pas te presser mais le serveur se dirige vers notre table. »

Son aîné lui offre en retour un sourire tout à fait détendu.

Et ce qui devait arriver arrive, le serveur regarde par terre,

sous les chaises et sous la table, puis brusquement tourne la tête vers l’entrée

et dit quelque chose en direction du comptoir où se tient le patron.

« Bon, Steph ? Voilà le serveur qui arrive on fait quoi ? On devait pas courir ? »

« Vas-y, cours, toi, moi j’ai envie de finir ma clope. »

« On est venus ensemble, on repart ensemble. Merde, il est là. Il a l’air furax.  »

La porte en verre s’ouvre, un fumet de fritures et

une vaguelette de chaleur leur parvient.

Le serveur, très agité, les yeux mauvais, sur le qui-vive, les interpelle :

« Eh, les gars, vous n’avez pas payé ! Vous n’avez rien laissé,

vous partirez pas comme ça ! »

Le jeune Stéphane improvise avec sang-froid : « Vous croyez vraiment

qu’on serait ici pénards à discuter et fumer si on avait pas payé ?

Vous avez regardé sous la corbeille à pain ? » Le serveur secoue la tête.

Il regarde vers la table tout au fond, voit la corbeille.

De son comptoir, le patron ne quitte pas la scène des yeux.

« Non. Vous vous moquez pas de moi, j’espère. »

« Pourquoi est-ce que je ferais ça ? dit le jeune homme en allumant une cigarette,

j’ai coincé le chèque dessous

à cause des courants d’air avec la porte des toilettes. »

Le serveur le scrute, cherche le piège.

Tout ça lui semble pourtant vraisemblable.

Les deux Stéphane lui rendent son regard ; bienveillance, sourires paisibles.

« Bon, ne bougez pas d’ici, je vais voir. Mais vous ne bougez pas, hein ? »

Les deux jeunes hommes hochent la tête, tirant sur leur cigarette.

« On attend » dit le plus âgé.

La porte s’ouvre, bat mollement une seconde, chaleur et fumet.

« On fait quoi, Steph ?

C’est un putain de miracle, j’espère que tu t’en rends compte.

Allez, on court. On n’a pas toute la vie pour réfléchir, dans dix secondes il est là. »

« J’ai pas fini ma clope. »

« Mais qu’est-ce qu’il y a, tu joues à quoi ?

T’es dans une phase d’autodestruction, c’est ça ? »

Il reçoit pour toute réponse un léger sourire, fugace.

Il voit derrière son ami, tout au fond de la salle, le serveur qui soulève la corbeille,

et presque aussitôt qui tape du plat de la main sur la table.

Il gueule quelque chose au patron et

ce dernier lui répond avec grand calme et autorité.

Les mots se font vaguement entendre cette fois.

D’ailleurs le dernier mot, identité, les deux jeunes hommes

le distinguent parfaitement.

Ils se regardent. Attendent le verdict.

La porte s’ouvre et le serveur est hors de lui.

Il leur braille de sortir leur carte d’identité.

Le patron fait le tour du comptoir et les rejoint dehors.

Une centaine de voitures ont dû défiler, s’arrêtant et redémarrant,

depuis que le plus âgé a allumé sa cigarette.

Une carte d’identité et un passeport – celui du plus jeune – sont saisis

en attendant remboursement des deux repas.

C’est ce que le patron a dit.

Les deux jeunes hommes lui disent qu’ils repasseront  le lendemain

s’acquitter de leur dette.

Le serveur et le patron ont un air mauvais.

Quelques secondes ils les observent qui  s’éloignent sur le trottoir,

puis retournent à l’intérieur du restaurant.

Sur le chemin, les deux amis rient à tue-tête dans les rues silencieuses.

Le premier dit qu’il s’en fout de ne plus avoir de papier

et l’autre se souvient qu’il doit lui rester une carte d’identité quelque part.

« De toute façon que veux-tu qu’on craigne ?

s’ils avaient pas quelques magouilles à se reprocher ils auraient appelé les flics. »

« C’est probable. En tout cas tu me préviens

dès que tu te souviens pourquoi tu n’as pas voulu courir. »

Dans le froid maintenant quasi polaire de la nuit,

les deux amis se mirent à rire de plus belle.

 

27

Willy, dix-huit ans, a dû passer par la chambre d’un ami

du troisième dont la fenêtre donne sur l’avenue

pour pouvoir s’engager sur la petite corniche

de vingt centimètres de large,

une casserole d’eau à la main,

et ce pour tenter d’ atteindre la chambre de Stéphane, vingt ans,

qui se trouve au quatrième.

Car Stéphane est en train de gagner la bataille d’eau.

Et d’ailleurs le voici qui apparaît à sa fenêtre ;

levant une bassine pleine à ras bord, il vise Willy.

Ce dernier est atteint de plein fouet,

ses cheveux blonds se plaquent immédiatement sur son visage

et l’eau mouille dans sa totalité l’espace sur la corniche

où Willy se tient et il dérape, un pied en équilibre dans le vide.

Tous ceux qui sont à leur fenêtre ont la bouche d’un coup grande ouverte

mais aucun son n’en sort

en dehors d’un «  Fais gaffe, putain ! » jeté par son ami du troisième.

Les bras et la jambe gauche de Willy battent durant cinq secondes l’air.

Un ange passe. Les yeux sont figés, écarquillés.

Puis sans panique et avec sang-froid il reprend son équilibre

trois étages au-dessus de la gigantesque flaque sur le trottoir.

Il finit malgré tout par lancer le contenu de sa casserole en direction de Stéphane.

Celui-ci, encore tétanisé de son geste inconsidéré, ne cherche pas à l’éviter.

Mais l’eau ne l’atteint pas.

Et Willy éclate de rire quand juste avant d’enjamber la fenêtre,

dans le sens inverse cette fois –  pour rentrer –, il glisse légèrement encore.

 

28

Ce matin-là, Marie-Christine, Marie-Annick

et Myriam, environ soixante ans à elles trois,

n’en reviennent pas de ce qu’elles voient

de derrière la porte vitrée de l’entrée du foyer.

« Bon sang, dit Myriam, ce n’est pas à la Réunion qu’on risque de voir ça ! »

Les deux autres demeurent muettes, bouche bée,

elles fixent les épais flocons qui dégringolent du ciel.

Stéphane, vingt-et-un ans,

tandis qu’il s’apprête à sortir

après avoir jeté un œil au journal dans la salle télé,

éclate de rire en voyant leurs têtes.

« On dirait que vous avez vu un fantôme ! »

Quand en réponse à sa petite moquerie elles se tournent vers lui,

elles lui donnent l’impression d’être possédées

par un esprit. Mais un esprit très positif, se dit-il.

Il remarque qu’il émane d’elles aussi quelque chose d’enfantin,

un sentiment sécurisant.

« Vous n’avez encore rien vu, les filles, allez, suivez-moi ! »

Les trois jeunes Réunionnaises

(en stage en métropole pour plusieurs mois),

après s’être jetées à l’une, à l’autre un regard soupçonneux,

décident de tenter le coup, de le suivre.

Dehors, sur le perron abrité,

alors qu’elles peuvent cette fois sentir

l’odeur neutre et neutralisante de la neige,

une rafale de boules de neige les frappe de plein fouet

à la poitrine, au visage.

Les boules explosent, pulvérisant leur poudre blanche

dans les chevelures épaisses et noires.

Sur le coup elles crient,

se recroquevillent et baissent la tête pour se protéger,

essuyant de l’avant-bras ou de la main leurs visages.

Puis c’est un rire général, un rire si retentissant

qu’Omar, trente ans, sort de son bureau pour venir voir.

Et aussitôt lui aussi se met à rire

quand il voit Stéphane, une énorme boule à la main,

courant après Marie-Annick, paniquée et riant aux larmes,

qui se réfugie derrière une voiture garée devant l’entrée.

Au bout d’un moment, Marie-Christine et Myriam viennent au secours de leur amie.

Elles ont elles aussi maintenant une boule de neige à la main

et ensemble elles visent Stéphane.

L’une s’écrase sur sa nuque, il crie

et se met à rire nerveusement à cause du froid concret et poudreux

qui s’introduit soudain dans son dos ;

la seconde atteint sa manche.

« Pas mal pour une première, les filles ! » hurle-t-il.

La bataille continue encore quelques minutes,

puis les trois amies, à bout de souffle et les joues colorées par la neige et l’action,

lèvent la tête vers le ciel, fermant les yeux

et ouvrant la bouche, souriant imperceptiblement,

quand les flocons se mettent à tomber en redoublant d’intensité.

Les flocons fondent sur leurs fronts, leurs paupières, leurs langues.

Stéphane trouve qu’elles ressemblent à des saintes en anoraks rouge, rose et bleu.

 

29

Il y a sur le sol une petite bibliothèque en pin

à plat et qui écrase une dizaine de livres éparpillés,

ouverts par accident ou encore fermés.

La Nouvelle Justine en deux volumes,

Les garçons sauvages et Les cités de la nuit écarlate

avec ses squelettes de Brueghel sur la couverture,

la Vénus de Sacher-Masoch, le Prométhée de Shelley,

une Généalogie de la morale partiellement déchirée,

un théâtre complet de Sophocle…

Et parmi les livres, des nouilles catapultées.

Le paquet presque vide gît contre le pied du lit

aux couvertures et aux draps défaits.

La petite tablette habituellement fixée au-dessus du lavabo

est tombée sans se briser.

Tube de dentifrice, brosses à dents et à cheveux,

coupe-ongles, déodorant cabossé,

bouteille de shampoing ouverte et dégoulinant

sur le Ma mère de Bataille,

serviettes encore humides,

stylos brisés et cigarettes broyées

forment une constellation secondaire

au milieu du chaos des livres et de feuilles A4 manuscrites raturées

ou vierges et intactes comme sorties du paquet,

et d’autres encore déchirées, froissées, mises en boule.

La lumière du matin inonde l’étrange tranquillité de la pièce détruite

et dans ses faisceaux des grains de poussière pris par elle dansent au ralenti.

Elle révèle également mais discrètement, les faisant à peine briller,

quelques  CD et cassettes empilés près du poste

dont les cristaux noirs sur fond vert  signalent l’arrêt du disque.

Bossanova, Berlin, Heathen Earth et le Substance de Joy Division

gisent en dehors de leur boîtier

et poinçonnent la moquette d’un bleu sale et brûlée de gros pois scintillants.

La bande d’une cassette d’Exploited a même été entièrement tirée,

et lancée comme une guirlande de réveillon

s’est accrochée à un cintre du placard ouvert et au porte-serviettes branlant.

Stéphane, vingt ans, est assis par terre dans cette chambre 401,

il fume une cigarette,

son cœur bat un peu moins vite maintenant

et il fixe le dernier étage de l’immeuble d’en face

et le ciel tout bleu au-dessus.

Sa vue est dégagée car l’épais rideau pourpre est au sol lui aussi.

On n’entend rien, aucun bruit,

 excepté celui de l’enfilade des voitures qui passent

quatre étages plus bas sur le boulevard.

Mais soudain quelque chose s’anime dans la pièce.

Emet un petit grincement de souris.

Stéphane tourne la tête et remarque

que la tringle du rideau plantée dans le mur

bouge un peu, puis beaucoup,

puis gagne quelques centimètres en longueur

et pour finir – vlong ! – tombe sur le sol,

laissant un trou d’environ deux centimètres dans le plâtre.

Un œil noir y apparaît.

«  Eh oh ? tout va bien là-dedans ? »

Stéphane reconnaît la petite voix un peu cassée mais délicate d’Ali.

Il sourit, pensant à la situation.

« Impec. »

« Bon, bah très bien. On se boit un thé dans ma piaule ? »

« D’accord, j’arrive. »

« Super. A tout de suite alors. »

Et l’œil disparaît.

 

31

Lorsqu’après une soirée passée en ville

Johann, dix-neuf ans, et Stéphane, vingt-et-un ans,

rentrent aux environs de deux heures du matin,

ils tombent sur Willy, dix-neuf-ans,

ivre mort et roupillant contre la porte de Johann.

Celui-ci prend sa clé, ouvre

et, après qu’ils aient vainement tenté de réveiller Willy –

le secouant d’abord un peu, puis beaucoup et lui criant dans l’oreille –

les deux jeunes hommes entrent.

A peine sont-ils assis

qu’ils voient Willy pénétrer dans la pièce sans frapper,

à toute allure et comme hypnotisé.

Il la traverse sans leur jeter un regard,

ouvre la fenêtre, l’enjambe – ils crient,

pour le dissuader d’un acte qu’ils ne sont même pas sûrs de comprendre.

Le temps qu’ils se lèvent et sortent la tête au dehors,

Willy a regagné sa chambre

par l’étroite corniche du troisième étage.

Sa fenêtre est ouverte

et ils le voient disparaitre à l’intérieur de la chambre obscure.

Les deux amis, encore stupéfiés, choqués par la scène,

fixent encore le rectangle noir qui a avalé Willy

quand ils entendent : « Désolé, les mecs, j’ai perdu mes clés ! Bonne nuit ! »

 

34

Dans le hall d’entrée,

Mickaël, dix-sept ans,

est de retour de l’hôpital

avec un énorme pansement sur le nez,

il rit

et donne des petits coups de poing affectueux

dans le ventre

et dans l’épaule

de son grand frère, David, vingt-deux ans.

Quand Stéphane, vingt ans,

lui demande ce qui lui est arrivé,

c’est son grand frère, l’ami de Stéphane,

qui répond à sa place.

« Ce petit con s’est défoncé au Valium,

alors je lui ai cassé la gueule.

Je ne veux pas qu’il devienne comme nous. »

Mickaël sourit en baissant les yeux.

Mais Stéphane ne se souvient pas avoir vu

Mickaël être violent une seule fois.

 

36

Le lendemain de la soirée

durant laquelle Stéphane, vingt ans,

a rompu avec Valérie, vingt-trois ans –

tandis qu’elle, le suppliait de poursuivre leur relation –,

Stéphane entre sans frapper, ou presque,

dans la chambre de son ami Willy, dix-huit ans,

afin d’y récupérer quelque chose.

Il trouve son ami au lit avec Valérie.

Willy et son ex-petite-amie semblent embarrassés par la situation

mais Stéphane, lui, ne le semble pas.

Et en effet il ne l’est pas,

et cela le surprend lui-même.

Alors, fouillant dans le bazar sur la table

parmi les cendriers,

les assiettes sales

et les paquets de cigarettes vides,

il dit à Valérie : « Tu vois,

c’était pas la peine d’en faire une maladie,

ça va déjà mieux, non ? »,

et puis il sort

avec à la main ce qu’il est venu chercher.

 

37

Stéphane, vingt-et-un ans, et son ami Johann, dix-neuf ans,

rentrent d’un tour à la plage,

à peine gris de quelques verres pris durant des intermèdes dans des bars,

quand, du perron d’un immeuble bourgeois sur le trottoir d’en face,

un groupe de jeunes – sept ou huit,

et à peu près du même âge qu’eux – interpelle Johann.

Johann leur crie de lui expliquer ce qu’ils veulent.

Les jeunes bourgeois lui sourient

et l’un d’entre eux, celui sur la plus haute marche,

dit quelque chose que Johann ne comprend pas.

Stéphane non plus ne comprend pas.

Alors Johann traverse la rue et s’avance vers eux.

L’un des jeunes gars, parmi ceux qui sont sur le trottoir, lui demande

si ça va (ça Stéphane l’entend clairement d’où il se trouve).

Johann répond « Oui » et le type sur la plus haute marche,

de toute sa hauteur et de son poing, le frappe. Johann titube,

et tandis qu’une partie du groupe s’apprête à lui tomber dessus,

retraverse la rue, en courant cette fois, pour rejoindre Stéphane, stupéfié

et qui s’interroge encore à propos de ce qu’il vient de voir.

Puis Johann entraînant Stéphane dans sa course,  ils s’éloignent.

Mais les types renoncent et reprennent leur place sur le perron ou au pied des marches.

C’est ce que remarquent les deux amis lorsqu’ils se retournent un court instant

pour voir si leurs assaillants les poursuivent encore.

Ils notent également la haine sur les visages. Et deux ou trois sourires mauvais.

Alors ils marchent  à nouveau. La vie normale reprend son cours.

En dehors du fait que la pommette gauche de Johann commence à gonfler.

« Tu connais ces connards ? » lui demande Stéphane.

Johann éclate de rire. « Je les avais jamais vus de ma vie ! »

« Bordel, elle est vraiment dingue cette ville. » Et Stéphane repense

à ce qu’a dit Lou Reed dans une biographie de son ami le Thin White Duke :

« La paranoïa est le seul moyen de survie en milieu urbain. »

 

38

Les soirs de journées caniculaires,

lorsqu’il faisait encore très chaud très tard,

que le thermomètre peinait à redescendre,

ils franchissaient de nuit les hauts panneaux de verre fumé et le mur

qui séparaient le centre nautique de la plage.

L’eau de la piscine extérieure,

pour avoir chauffé tout le jour,

était toujours délicieusement bonne –

et tout particulièrement quand ils étaient ivres.

Ils se déshabillaient

et chacun leur tour se jetaient du haut plongeoir

sous une chorale de cris d’encouragement ;

 et puis presque aussitôt la surface se cassait

dans une gerbe d’eau

qui ne manquait jamais d’inonder les vêtements

qu’au moins un d’entre eux n’omettait jamais de laisser trop près du bord.

La procession des plongeurs troublait

durant un intense quart d’heure

le silence de mort du bassin et de ses alentours.

Ensuite, quand ils avaient tous sauté quatre ou cinq fois,

ils s’asseyaient, essoufflés, le cœur encore tambourinant,

et commençaient à rouler des joints

et à boire les bières qu’ils avaient apportées dans leurs sacs.

Mais ce soir-là, Guillaume, vingt ans, reste allongé

à côté de son vélo

à l’extérieur du bâtiment

sur la pelouse qui jouxte une grande aire de jeux.

Il est trop saoul.

« Je vous rejoins » dit-il.

Mais au bout d’une heure,

parce que l’air est devenu plus frais,

et que même rhabillés désormais

une chair de poule les gagne,

ils décident tous de s’en aller.

La première chose qu’ils remarquent

après avoir sauté sur la petite pelouse,

c’est que leur ami n’y est plus.

Guillaume a disparu.

Il habite tout près, dans un luxueux appartement

qu’il partage avec sa mère et qui donne sur la baie.

Ils le trouvent chez lui.

Il leur raconte que des flics l’ont réveillé

et qu’après lui avoir demandé ce qu’il faisait là et vérifié son identité

ils les ont embarqués, lui et son vélo,

à l’arrière de leur fourgon pour le reconduire

à l’adresse qu’indiquaient ses papiers.

Guillaume leur dit aussi qu’il avait pensé,

parce qu’il n’entendait aucun bruit,

 qu’ils étaient partis sans lui, le laissant endormi sur place,

et que si ça l’avait soulagé dans un sens, à cause des flics,

cela l’avait aussi drôlement déçu.

Ses amis lui disent que ce moment avait dû exactement correspondre

à celui où parce qu’ils s’étaient tous sentis d’un coup trop défoncés,

ils s’étaient tus et allongés sur les carreaux froids,

complètement absorbés par la profondeur du ciel noir et l’éclat des étoiles.

 

39

Aux alentours de deux heures du matin,

et en compagnie de son ami Stéphane, vingt-deux ans,

Johann, vingt ans, se promène

dans les rues de son quartier, un fémur humain à la main.

Et tandis qu’il s’amuse à cabosser le capot d’une voiture avec,

Stéphane lui demande où est-ce qu’il a dégoté ça.

« On est allés faire un tour avec Mickey dans les catacombes l’autre soir.

Alors je me suis permis de garder un petit souvenir. » Il se marre.

« Tu es conscient que ce truc a appartenu à un être vivant ?

Je ne suis pas certain que le squelette de ce type mort il y a des siècles

méritait ce sort. Tu t’imagines le tien finir comme ça ?

En ustensile de petit branleur qui démolit des caisses sans raison ?

Tu te rends compte tout de même de l’absurdité de la chose ?

Quoique ça en soit presque symbolique quand on y réfléchit. »

« On a fait bien pire quand même. »

Une fenêtre s’allume à un premier étage.

Les deux amis remarquent aussitôt le rideau qui bouge

et ils accélèrent le pas, tournant dans une petite rue.

« Pire ? Franchement je sais pas. »

Johann frappe une aile cette fois.

« Regarde, je vérifie la solidité de notre structure interne. »

Il éclate de rire.

« Tu respectes vraiment rien. Tu n’as pas l’ombre d’une éthique. »

Stéphane commence à s’agacer.

Mais après un dernier coup porté par Johann sur l’aile,

le fémur se casse en deux.

Une moitié dans la main, ce dernier observe la seconde

qui a atterri au beau milieu de la chaussée,

dans la lumière orangée d’un lampadaire.

Johann regarde à l’intérieur du segment de l’os resté dans sa main.

La moelle est poudreuse et grise. Comme moisie.

« Beurk ! Regarde ça, c’est dégueulasse. » Stéphane regarde, ne répond rien.

Il se contente de fixer son ami et de tenter de garder son calme.

« Bon bah c’est pas très solide un fémur humain finalement.

Allez, on rentre » conclue-t-il

en ramassant le morceau tombé et jetant le tout dans la première poubelle.

Stéphane se précipite sur la poubelle et l’ouvre violemment.

« Hors de question ! Tu vas me récupérer tout ça ! »

 

40

Marianne, vingt-quatre ans, et Stéphane, vingt-trois ans,

sont assis sur le rebord d’une fenêtre

au troisième étage d’un immeuble du centre.

Ils fument un joint et discutent.

Marianne dit : « Je comprends que ça te surprenne un peu

qu’on entretienne des rapports avec ce genre de mec,

mais que veux-tu, les junkies n’ont aucune morale et Steph est un putain de junky. »

« Je sais, oui, mais il y a des limites, merde ! Et Steph est quand même métis, non ? »

« Tu oublies aussi qu’il a été skin. »

Oui, Stéphane le jeune se souvient de l’anecdote.

Et puis de la croix gammée tatouée encore à l’intérieur de sa lèvre inférieure.

Et aussi d’avoir régulièrement entendu Stéphane l’ancien

dire des saloperies sur son père guyanais

– toujours en plaisantant certes, mais chaque fois sur un ton tout de même assez grave.

Un père alcoolique et ultraviolent

et qui avait sans aucun doute possible flingué son enfance.

Se piquant depuis l’âge de quatorze ans. Skin à quinze.

Probablement par haine du père.

Et peut-être aussi parce que sa propre peau le lui rappelait constamment.

C’est ce à quoi pense Stéphane quand son ami, vingt-neuf ans,

réapparaît dans la pièce avec l’hôte en question.

Ils semblent tous deux bien plus détendus qu’à leur arrivée.

Comme à son habitude dans ces instants-là,

Stéphane l’ancien sourit, les yeux malicieux.

Mais pas son « ami » Arnaud.

Arnaud, environ vingt-six ans, ne sourit jamais.

Et même si dans ses meilleurs moments – comme ici après un fix –

elle ne subsistait plus momentanément que sous son état larvaire,

une haine ostensible, permanente, se maintenait toujours dans ses yeux.

Stéphane le jeune remarque la bibliothèque bien fournie

et les nombreux ossements humains qui avec les livres se partagent les rayons.

« T’as piqué ça aux catacombes ? » lui demande-t-il.

Arnaud met un disque de garage. Un truc rare.

Au moins a-t-il bon goût en musique, se dit Stéphane.

Arnaud est grand, très grand ; un peu dégingandé même.

Ses cheveux blonds presque longs lui arrivent dans les yeux

et Stéphane ne peut s’empêcher de le voir

comme une sorte de Thurston Moore maléfique.

« Entre autres. Il y a aussi l’héritage de ma grand-mère. »

Stéphane aurait aimé ne pas sourire mais c’est plus fort que lui.

Marianne se lève et se dirige avec son petit ami vers la cuisine.

On les entend échanger quelques mots  avec la compagne d’Arnaud, jolie brune,

la petite vingtaine et tendron de la haute bourgeoisie locale

qui cherchait le grand frisson

dans la pratique de l’héroïne et de la haine raciale.

« C’est excitant » avait-elle confié une fois à Marianne.

Stéphane boit une gorgée de sa bière, allume une cigarette et prend son élan.

«  T’as quoi exactement contre les noirs ?

Tu sais, à la fin on finira tous de la même couleur qu’eux » dit-il,

désignant de la pointe incandescente de sa cigarette les ossements sur les étagères.

La haine dans les yeux d’Arnaud s’attise.

« Mais non, on ne finira pas pareils ! Regarde leurs mâchoires, elles sont plus larges,

simiesques. Ils sont moins évolués. C’est scientifiquement prouvé. »

Stéphane n’en revient pas.

Il en a entendu parlé, comme tout le monde, mais là c’est sous ses yeux.

Il avait refusé de croire Marianne,

quand après la visite d’Arnaud chez elle et Steph (forcément pour une histoire de came,

et le jour où lui-même le vit pour la première fois),

elle lui avait dit que ce mec était un vrai nazi qui prônait le retour des chambres à gaz

pour les Noirs, les Juifs, les Arabes, les pédés, etc.

« Et les junkies ! dit-elle en éclatant de rire. Tu vois le personnage ? »

Stéphane l’avait vu, oui.

Et Stéphane se taisait.

Il avait répondu sèchement à son hôte que tout ce qu’il affirmait là

était un beau ramassis de conneries.

Et depuis il se taisait.

Heureusement, un quart d’heure plus tard, les affaires faites,

les deux Stéphane et Marianne quittent les lieux.

La dernière chose à laquelle ils assistent :

la petite amie du nazi penchée sur l’évier de la cuisine qui dégueule ses tripes.

Et juste avant qu’il referme sa porte,

Arnaud leur dit : « Je vais peut-être en profiter pour la baiser.

Vous n’avez jamais baisé une meuf pendant qu’elle gerbe ? C’est quelque chose ! »

 

41

Depuis une semaine,

il y a un car de CRS tous les deux pâtés de maisons.

C’est une des conséquences de l’affaire

du jeune Arabe noyé dans la Seine par des skins.

Il y avait ensuite eu de la casse dans le centre.

Ça faisait drôle

de se balader la journée ou le soir

dans des rues surprotégées

quand ces mêmes rues quelques jours auparavant

demandaient encore

un certain sens de l’anticipation.

Jamais Stéphane ne s’était autant fait agresser –

sans réelle raison la plupart du temps –

dans une ville que dans celle-ci.

Et même si lui et ses amis avaient souvent un pied

voire les deux

du mauvais côté de la loi,

Stéphane trouvait ça rassurant,

ça leur faisait une pause,

tous ces flics – un ou deux ne manquaient pas de les saluer

d’un petit hochement de tête quand ils longeaient leur car –,

et malgré la drogue dans leurs poches

et le petit frisson quand ils passaient sous leurs regards.