une forme prenante

ubiquité, omniprésence du jeune été
comme ici sur ce balcon maritime d’un matin
de l’ouest. les doigts doux du soleil partout
sur ta personne t’enveloppent comme
un poing affable, dans une neutralité
amicale t’isolent du dard de ta conscience
– et te relaient. c’est de la non-pensée qui relaie
ta pensée. c’est du soleil fondu en un
flux de tendresse transparent qui te baigne.
ce n’est pas un lieu. pas un endroit
pour vivre. seulement il arrive – et
Camus le dit – que la mer et le soleil suffisent
pour habiter avec le moins de peines.

voyez-vous, une nuit comme celle-ci

quand le groupe des sept – cinq garçons et deux filles – eut franchi un
premier seuil dans son ivresse collective, abandonnant bouteilles
et joints, un désir de bain lui monta. ils étaient arrivés à l’étang juste
avant la tombée de la nuit. maintenant l’eau était plus noire que la pleine
nuit qui depuis peu tendait son tissu sur les aulnes glutineux, sur les
charmes, et les couvrait, les isolant davantage. alignés sur le bord, nus,
six corps dressés plus clairs que l’air qui les contenait, recueillant avec
avidité le moindre photon perdu dans cette heure, plongèrent en criant.
un couple sitôt se fit oublier hors-champ, loin des autres, dans l’habituel
angle mort réservé à l’amour. deux garçons se jetèrent dans une gerbe
d’écume sur la seule fille libre. un autre, qui aussi avait plongé, assistait à
cette scène de loin, refusant de prendre part à cet ordinaire de la chair.
se détournant de cette vision qui le contrariait, et se rapprochant et
prenant appui sur la racine additive d’un aulne, il remarqua celui des
garçons qui n’avait pas plongé. demeuré discret sur la berge, il allumait
une à une de petites bougies qu’il laissait tomber dans de minuscules pots
de verre, les poussant ensuite de la rive vers le centre du petit étang
crépusculaire. et puis il y en eu vingt. oh certaines touchées par les
éclaboussures des batifolages s’étaient éteintes. ou même avaient
sombré jusqu’à la vase, parmi le pourrissement et l’érosion. parmi
les merdes d’oiseaux et de poissons. là même où les nénuphars puisaient
leur naissance, eux qui pourtant se sustentaient de lumière. vingt
flammettes. ses amis furent d’emblée stupéfiés. silencieux, ils fixaient
avec un sourire imperceptible ces feux follets oscillant mollement sur
le miroir noir de la nuit, cette tendre lumière éclatée autour et parmi eux.
puis leur ami sortit d’un sac, discrètement encore, un vieux magnétophone.
et soudain, au-dessus de cette féérie le second mouvement de la Troisième
de Górecki s’éleva maternellement dans l’air chargé d’une nuit de juin.
Déferla, vibrant, sur la surface tiédie - et épaisse de cette vie invisible
dont nul ne voulait rien savoir, rien voir, rien imaginer - touchant une
oreille après l’autre. ivre encore plus, chacun dans l’onde étoilée, porté
par un gouffre que chauffait la collision de ses organismes avec leur propre
pourriture, était bercé par ses membres noyés, avec leurs mouvements
au ralenti, sans conséquences, et par les saccades de sa respiration et
de l’émotion dans son cœur, bouche béant à la frontière de l’eau et de l’air.
« composer une chose pour rendre, voyez-vous, une nuit comme celle-ci. »
ces mots. ce que dit le jeune Sémione dans la nouvelle de Kazakov. allégées
les antennes (ce qui définit une douce journée), je perçois ce jour ce peu,
ce cri sans geste, inerte, du livre. le signal tenace, humble, des pages couvertes
de la voix de Kazakov. livre oublié dans la bibliothèque et dont nul ne se
souvient ici qui l’a mis là. livre à personne. et par aucun hasard, lisant ce
Nocturne avec un bien-être rare, à mesure me souvenant de la nuit, du bain
de nuit, de la bande bien ivre dans la nuit dans l’étang. et que de jour revenu
seul plus tard, je ne trouvai qu’une rive sale, poussiéreuse et sèche. un
étang croupi, fétide. un miroir piqué de lentilles que seules des araignées
d’eau animaient en patinant. je ne notai de touchant que deux ou trois paires
de libellules bleues qui flirtaient avec des sons de petits chocs électriques
au-dessus de l’eau puante qui fut une heure propice notre Bethesda.

le cachalot

je lui tends l’argent et nous nous donnons rendez-vous en haut
de la colline. je patiente près du buisson d’un pré, sous une paire
d’aulnes secs. assis parmi les brins d’herbe granulés d’ombre et
de lumière, respirant avec peine l’air brûlant mais doux, comme
échappé d’un four que l’on entrouvre, je relis des poèmes d’Oppen.
j’avale deux biscuits, un peu d’eau. je finis tout juste de pisser
contre le long buisson sous les arbres quand elle surgit de celui-ci
plus bas. nous échangeons les mots d’usage, puis elle ouvre la petite
grille et dos courbé, presque à genoux, nous entrons, abandonnant
le bleu du ciel javélisé de soleil pour un couloir entre de grandes
pierres fraîches. nous parvenons par ce boyau jusqu’à la chambre.
l’ancestrale chambre. à quatre pattes je pénètre avec toi dans
notre protohistoire, ma jolie. tu m’introduis dans ce générateur
d'intimité et des secrets gardés. aujourd’hui je suis le seul visiteur,
me dit-elle. un silence sensible soudain. hantise, peut-être mêlée
de désir, d’un contact accidentel. la sensation d’invisible promiscuité
de deux corps, deux souffles. mais aussitôt au fond de cette plus
qu’antique chambre la lisse et jeune main s'élève, déclenche la torche
dans les ténèbres au-dessus du seul couple de nos figures. nous
nous redressons prudemment sur nos membres arrières. et la petite
main blanche, presque séraphique, se met à exister avec une vive
unicité dans cette chambre, ce tumulus. dans cette « bosse de la
prière » comme ils disent par ici. chez moi. cette main est en tout
point semblable à celle de l’ange annonciateur de Giotto à Padoue,
mais tenant une torche parmi des araignées mortes, chacune
recroquevillée avec à ses jointures des gouttes blanches solidifiées
qui font ressembler son cocon de cadavre à une structure moléculaire.
celle de la mort ? sur la pierre les nazis de 44 ont gravé des croix
gammées en face de ce qui paraît être les dates de naissance de
leurs enfants. mes yeux, dans leur naïveté d’insectes, tombent partout
où se pose le soleil factice de la torche. nos ancêtres du néolithique
ont eux aussi incisé la pierre. la dalle de couverture est constellée
de ces motifs multimillénaires, et c’est exactement pour ça que je suis
là : être loin. profondément loin. on joue aux devinettes. vais-je
trouver de quoi on a pensé qu’il s’agit ? je trouve pour la hache et
pour la crosse. mais celui-ci ? deux demi-cercles en vis-à-vis décalé
sur le manche de ce qui semble être une pioche. une double signification
peut-être, me dit-elle, légèrement excitée, agitant son faisceau en
direction des motifs piquetés. indice : agriculture. je réponds : soc ?
gagné ! mais l’autre sens ? c’est assez surprenant, dit-elle. cachalot.
incroyable, mais se peut-il que l’océan soit venu jusqu’ici à l’époque ?
j’ai vécu dans un endroit comme ça. où la mer a tellement reculé
qu’il y a des anneaux d’amarrage au mur d’un prieuré de campagne.
et nous discutons de la ville, de cette autre ville,  où je suis revenu
après vingt ans d’exil, et où elle, étrangère, vit depuis peu. dans
cette chambre mortuaire vieille de plus de six mille ans nous causons,
causons, et encore monstres marins : du dernier « plus grand
paquebot du monde » construit. monstres marins. technologie.
et ce cachalot piqueté, qui dit l’aube d’une technique. et nous
parlons, parlons, et je parle, parle, ici, dans ce lieu de silence
et de proto-religion. je suis là, dans cette chambre, à raconter à
cette fille parmi des esprits résiduels antédiluviens des choses
sur ma ville et puis sur moi. oui, sur moi, encore et encore.
l’encorbellement des mots sur les mots. comme à confesse dans
ces ténèbres violées par la torche tenue par une jeune et gracile
main qui convoite le mystère. dans ce silence qui, loin de la dureté
du monde, dans sa peau de pierre est violé par ma voix, ma voix,
ma voix. elle tient la torche et nous fixons les inscriptions de nos
ancêtres. nous parlons construction navale, plage, études, art et
d’une ère de fête achevée. et je sens quelque chose, l'amour, les
signes qui seront effectifs plus tard. pas l'amour ici, pour
l'aventure, non. mais l’amour du grand présent absenté. et qui
avait fui ou que j’avais fui, et que je n'attendais plus, et que
maintenant j'attends, que j’attendrai, qui je sens qui revient
comme tombé de cette accidentelle fente dans la dalle de couverture
que nous fixons. que son premier découvreur, me rappelles-tu,
ma jolie, a par étourderie fendue. les signes. dans cet utérus pour
morts maçonné par nos ancêtres au sommet anciennement le plus
recueilli de la ville, pudique mamelon de terre herbu parmi les prés
aux vaches hébétées de soleil, nous dissertons sur des motifs piquetés
à la signification obscurcie par soixante-cinq siècles passés dans ce
ventre de pierre. et ici, sur cette langue de terre dans la gorge du
monstre, sous le cachalot-soc, j’attends d'être recraché. à la
racine des montagnes j’étais descendu. et puis elle éteint sa torche,
et nous nous courbons à nouveau, repassant l’étroit couloir des
pierres debout. nous extrayant de cette profondeur fraîche et noire,
nous remontons vers les agréments du soleil et vers les délices de l’air
et de la terre. et nous nous séparons, avec au bout de la visite
quelques derniers mots comme Moby Dick, trois-mâts, Joyce,
« les lectures difficiles décrassent ». ils trépanaient à l’époque, me
dit-elle encore. et les morceaux de crâne ponctionnés voyageaient
pour on ne sait quelle raison. je redescends jusqu’à la route. je sens
les signes, encore. beaucoup. puis peu. puis ils disparaissent.

Les Rapports


13

Stéphane, 21 ans, et Mickey, 20 ans,

sont avec quelques autres dans la chambre de cette jolie fille brune

à cheveux courts qui met un disque de Nitzer Ebb.

Mickey, qui n'est absolument pas homosexuel,

mais dont les amis font courir le bruit qu'ivre il aime dans un lit

parfois fortement se serrer contre un ami, susurre

à l'oreille de Stéphane : « Si j'avais un verre de plus, je t'embrasserai. »

Stéphane, qui n'est absolument pas homosexuel

mais complètement amoureux de la jeune fille brune

depuis qu'il a vu un t-shirt de Jesus & Mary Chain

sur l'étendoir de sa salle de bain, le regarde.

Puis le défiant des yeux, il tend son verre plein à Mickey.

 

15

Un dimanche après-midi, tandis que Virginie, 24 ans,

fait aller et venir ses lèvres sur son sexe,

Stéphane, 21 ans, tire sur sa cigarette et s’exclame,

un doigt pointé sur l’écran de télévision :

« Regarde, c’est l’immeuble de mon père ! »

Virginie lève la tête, regarde l’écran, dit : « Bonjour, Papa ! »,

rit et plonge à nouveau sous les draps.

 

16

Leonard Cohen, Alan Stivell et Ali, 25 ans,

ne se séparent plus.

Quand Stéphane, 20 ans, passe la soirée chez Ali,

ils fument l’herbe qu’Ali fait pousser dans sa chambre

et écoutent en boucle, dans un silence religieux,

The Partisan et Hommes liges des talus en transe.

Ali est  aux anges.

Et Stéphane aussi, car ce sont ses disques.

Et Ali ne les lui rend plus.

Mais quelques mois plus tard,  Ali rentre du « bled »,

où il est allé pour la première fois.

Stéphane lui propose un joint. Ali le refuse.

Souriant, il dit avec un geste de dégoût presque théâtral :

« C’est pas bien la drogue, les amis. Non, pas bien. »

Et Ali lui rend les disques.

 

17

Stéphane, 23 ans, a passé la nuit

chez Marianne, 24 ans, et Stéphane, 29 ans.

Se réveillant, il ouvre les yeux,

les décrotte un peu et se lève, ouvre cette porte

qui laisse passer dessous elle un large trait de lumière.

Dans la cuisine, ses deux amis l’accueillent avec joie.

Marianne lui propose un chocolat et des tartines,

et son petit ami, basculé sur sa chaise,

fait chauffer sa cuillère sur le brûleur de la gazinière.

« Je te proposerais bien du sucre mais j’en ai plus », dit-il.

« Je n’en veux toujours pas », lui répond son cadet.

« Mais moi je ne suis pas au régime, mon chéri ! »

lance Marianne, faisant semblant d’être fâchée.

Et le jeune Stéphane rit avec eux.

Et le ciel est bleu et sur le rebord de la fenêtre

qui domine la cour constellée de fientes,

un petit oiseau se pose et chante brièvement.

 

21

Stéphane, 21 ans, est dans sa chambre, une bière à la main.

Il écoute parler sa petite amie, Ségolène, 16 ans.

Elle lui dit qu’elle ne pourra pas faire l’amour avec lui.

Pour elle, c’est important. La première fois.

Mais elle ne pourra sans doute pas.

Alors elle lui parle d’un séjour au ski

quand elle était plus jeune. 12 ans, 13 ans.

Elle est dans le chalet de son oncle,

et comme il fait très froid et qu’il n’y a qu’un seul lit,

ils dorment ensemble. Elle pleure,

adossée à la fenêtre ouverte dans la chambre de Stéphane.

Elle arrache nerveusement l’étiquette de sa bière avec ses ongles.

Elle lui dit ce que son oncle a tenté de faire.

Elle dit, des larmes de rage dévalant ses joues encore enfantines,

que s’il était là, devant elle, qu’elle le tuerait.

Le pousserait de cette fenêtre du quatrième étage

et qu’ensuite elle descendrait dans la rue pour le piétiner,

cracher sur son corps mort ou à l’agonie.

Stéphane sent son propre cœur trembler.

Il regarde sa petite amie.

Dans le silence, elle contemple le bout de  ses chaussettes,

et peut-être les rognures de papier autour.

L’étiquette de sa bière est entièrement lacérée.

Puis elle lève la tête vers lui, les yeux noyés

et lui dit autoritairement : « Mais toi aussi, tu t’en fous, hein ? »

Elle le fixe, n’attend aucune réponse.

« Non, je ne m’en fous pas » dit-il doucement,

la regardant, ne sachant quoi faire.

« Tu dis ça, mais c’est des conneries. »

« D’après toi ? Regarde-moi » lui dit-il.

Alors elle le regarde, le scrute. Le visite avec ses yeux.

Soudain elle l’embrasse,  il goûte ses larmes avec le baiser.

Puis elle prend sa main, le tire vers le lit, se déshabille.


(D'autres rapports ici.)

Petite philosophie lapidaire pour rester dans le jeu

Résister le plus longtemps possible est le seul but apparent. Assez vite pourtant, répéter la même action contre le sort, ou plutôt, soyons précis : une suite de sorts, te semble un gaspillage de ta force. Il n’en est rien. Tu la dépenses contre un plein de vie. Ainsi à force de résister, tu engranges la chance. Ta chance. C’est-à-dire le matériau capital de ton existence. Dis-toi tout d’abord qu’il y a deux sorts à part, que tu n’éviteras pas car ils sont tes extrémités ; deux portions d’une seule et même substance qui scindée génère ton essor. Le premier c’est tout simplement celui qui te fait exister. A partir de ce premier sort particulier, inévitable, invisible et extrême, tu te retrouves à tenter chaque instant d’éviter tous ceux qui sont évitables, peu ou prou visibles et non extrêmes, et ce jusqu’à cet autre particulier, inévitable, invisible et extrême : celui qui te détruira. Il est le jumeau de celui qui t’a fait apparaître. Il va reprendre ce qui te fut donné. De ta résilience et ta lutte contre tous les sorts évitables dépendra l’expansion de ta localité entre tes deux extrêmes. Il existe deux types de sorts évitables et non extrêmes et qui flottent dans un espace que nous nous partageons. Le sort commun : il vogue et s’il nous rencontre, c’est par les circonstances. Il peut être le hasard. Le sort commun est bien représenté en l’espèce d’un astéroïde dérivant. Et puis le sort accéléré : lui nous est adressé. Il n’est pas passif, accidentel. Il est volontaire, agressif. Exterminateur. Il est rare mais souvent fatal, car en lui se cache souvent ta seconde extrême. Il peut être ta malédiction, le fatum, etc. Le sort accéléré est lui parfaitement représenté par les images de la foudre et du vaisseau armé. Si le sort commun semble naturel, le sort accéléré lui semble habité. Comme les sorts accélérés ne se contentent pas de se ruer vers toi, qu’ils te convoitent, visent à te détruire instantanément, tu dois avant tout en finir avec eux. Mais que tu ne sois pas non plus obnubilé par eux au point de ne plus penser aux sorts communs. Le sort commun est fait des même éléments que toi, sauf que toi tu es plus organisé et constitué de moins d’éléments. Le sort accéléré aussi est fait des mêmes éléments que toi, et lui aussi est organisé, et comme toi il possède une direction. Il te faudra réduire tous ces sorts avant de les détruire. Les réduire signifie les fragmenter par des premiers contacts. Parfois un sort commun te semblera un sort accéléré par l’effet que tu lui auras donné en le fragmentant. Chaque sort atteint se fragmente et chacun de ses fragments peut revenir te frapper à cause du mouvement que ta frappe aura imprimé à ses éclats. Un sort seulement touché une fois se fragmente aussitôt. Chacun de ses éléments devient un sort réduit qui à son tour se fragmente s’il est touché. Pour détruire ces sorts il te faudra patience, acuité, persévérance et adresse. Il pourra arriver que tu détruises le sort en même temps que toi-même. Un sort fragmenté devient plus dangereux ; plus petit il est plus mobile. La vitesse que tu imprimes aux fragments du sort que tu détruis peut te les rendre fatals. Un seul éclat du sort que tu détruis parfois te détruira. D’une autre manière, à l’instant de sa destruction tu peux te servir du sort que tu détruis comme d’une arme. Il arrive que tu échappes au sort à l’instant même où il allait te frapper. C’est aussi parfois le sort le plus près de toi, le plus à même de te détruire qui est le plus facile à détruire. Le sort accéléré peut être détruit, quand ils se rencontrent, par le sort commun. Le hasard n’est donc pas, contrairement au fatum, adressé. Les circonstances où tu apparais déterminent évidemment tes chances face aux sorts. Tu peux préférer lutter contre le sort de la place où tu te trouves, car en te déplaçant autour de lui un autre pourra te frapper que tu n’auras préalablement pas vu, ou tu te jetteras contre lui sans y penser. Le moins il y a de sorts, le plus il y a de calme autour de toi et en toi, mais ça ne dure jamais qu’un bref instant. Quand tu en as fini avec une série de sorts, tu as le droit à un court répit. Puis une nouvelle série t’est destinée. Garde ton calme dans ta lutte contre le sort. Le mouvement de panique est le signe avant-coureur de ta destruction. Dis-toi que tant que le sort ne t’as pas touché et qu’il te reste le temps et l’espace pour lui faire front, manœuvre doucement vers lui et achève-le. Fais-toi confiance, mais ne te surestime pas ou tu ne ferais pas ce qu’il faut, comme dans la panique tu ferais ce qu’il ne faut pas. Si cela arrive plusieurs fois tu n’auras pas même le temps de souffler, tu seras anéanti à ton tour. Définitivement. Comme tous les sorts que tu auras détruits. Et dis-toi que tu n’es peut-être pas plus fort qu’un seul sort. Dis-toi qu’un seul sort parfois en détruit plusieurs comme toi, comme toi tu en as détruit plusieurs comme lui. En dernier recours tu peux te projeter sur un autre plan, dans l’urgence, tu seras sauvé mais tu pourras aussi bien être détruit si la chance n’est pas avec toi et si tu te projettes sur un point du plan déjà occupé, ou sur le point de l’être, par un sort quel que soit son type. Mais ne te soucie pas trop de tout ça, car qu’importe, tu seras anéanti.

(Observations et conseils à propos d’exister suscités par le shoot’em up Asteroids)

la route blanche

et puisque tu n’as de plus sensible fenêtre
sur le monde que cette véranda au verre dépoli,
et dont tu ne sais s’il retranche ton intimité ou celle des autres,
tu ouvres ta porte.
c’est une nuit noire sur un socle de neige.
il y a une heure, les radiateurs du voisin
depuis longtemps absent ont éclaté.
comme l’augure le vacarme des meubles
qui maintenant nagent, ballottent et frappent les cloisons
de l’étage supérieur déserté, ton ciel, d’un plâtre
qui depuis peu pèse et tremble, est au bord de rompre.
alors te taraude l'idée de fuir
jusqu'à la maison d'où ta mère t’a chassé.
dehors est une nuit noire, glacée.
tu te perds sur ce trajet malgré tout familier.
la route blanche aveugle. l’air noir efface.
maisons, murs, trottoirs, nulle part.
et ni lune ni étoiles pour guider. où ça ?
sur cette route blanche. entre deux portes connues.
mais c’est toi. toi. et cette neige glacée est tout ce qui éclaire.
cette seule lumière, versée au sol, terrassée.
mais c’est toi. toi qui perds pied, glisses, tombes
sur la glace sans reflet. toi qui te relèves et retombes,
et qui ris de retomber.

Amuser la sève


Un phénomène – Toute mort succède si vite à toute mort qu’on appelle ce phénomène vie.

 
Posthistoire – Dans une époque très lointaine, nos siècles récents se confondront à la préhistoire. Ne vous étonnez pas de nos accès de barbarie.

 
Placebo dépendance – Cette minute rare et de l’ordre de la joie, qui tombe en point d’orgue d’une séance d’écriture exaucée, est l’instant où se mue le désir de s’écrire en besoin de se nourrir d’être écrit. Clé de voûte chargée de jouissances gigognes, et cause de l’aggravation de la dépendance à ce placebo qu’est écrire.

 
Lance – L’homme a dans le ventre plantée à chaque désir une lance qui saigne et meurt.

 
L’écart – Un créateur trop loin de son œuvre, qui ne lui ressemble pas, déçoit à la hauteur de l’écart qu’il y a du cri à la gueule qui le pousse. Pas au-delà d’une huchée semble être la distance honnête de l’esprit à la main.

 
Toupie – Cette petite toupie de bois, sèchement tournée entre mes doigts, sa rotation est si rapide autour de son axe parfaitement vertical qu'elle semble réellement immobile et posée minutieusement sur sa pointe. Miracle que cette vitesse impensable comme un pont invisible entre deux états.

 
Bulle – La passion est comme ces bulles fusionnées en une double, et qui quoique bien réelle n'est constituée en somme que de deux vides accolés et tenus dans la limite d'un mélange artificiel et visqueux, et qu’un rien d’étranger – index, souffle – suffit à crever.
 

Sentence – Il y a des choses qui tiennent. Je m'en tiendrai à ces choses.

 
Œuf – La certitude que je ne connaîtrai jamais contient la croyance qu'un jour je connaîtrai.

 
Se laver – Si parfois le grand salaud est un grand artiste, c'est parce qu'il a, lui plus qu'un autre, grand besoin d'être lavé par une œuvre.
 

Craie – La certitude est une équation humaine dont la craie n'adhère pas au tableau divin.
 

Tu n’es pas sans ignorer – Les questions que tu te poses, ne laisse personne d’autre que toi ne pas y répondre.
 

Un nombre premier – Le poète est dans l’infini arithmétique du monde un nombre premier, divisible par lui-même et par l’unicité sans fin de l’homme.
 

Amuser la sève – Que toutes les réponses soient acceptables nous console de ce qu’aucune n’est jamais valable.
 

Boutons, racines – Quand je pense à tout ce qui grouille ou demeure dans la terre : bêtes, feu, morts, je vois les frondaisons comme les vraies racines, et les racines comme les fleurs arides d’un ciel obscur et dur et plein, où nous-mêmes sommes les primes boutons d’une efflorescence de la mort.

 
Dissonance – Il est un dessin que j’aimerais moins s’il n’avait en lui cette partie que je n’aime pas.

 
Ce sentiment de plénitude du réel – L’angoisse et la joie sont une même chose. C’est l’image du jour sur cette chose qui laisse penser qu’il y a celle-ci puis telle autre.


(D'autres extraits de ce Supplément à la Salle d'attente dans le n°66 de Diérèse)

Rien d’autre ici que cet enregistrement

Un après-midi de 1987 ou 1988, tandis que j'ai 15 ou 16 ans, j'emprunte le vieux magnétophone de mon père. Je ne pourrais plus dire pourquoi aujourd'hui. Cependant je finis par l'oublier, là, au pied du canapé. Et puis je m'en vais. Il continue. Il enregistre. Le soir, je le retrouve à sa place. Il s'est éteint automatiquement une fois la cassette arrivée au bout de sa bande. Je l'emmène dans ma chambre. Il y reste quelques jours. Mon meilleur ami, mon seul ami, me rend visite. Pour quelle raison est-ce que j'en viens à rembobiner puis à nous faire écouter cette dite cassette ? Elle représente une part de mystère. Trente minutes de mystère pour être précis. C'est tentant. J'appuie sur la touche. Rien d'abord, qu'un frottement, puis on entend une télé au loin. C'est inaudible. La télé, longtemps. Puis la voix de mon père, proche, très distincte et qui répond à celle de ma belle-mère plus lointaine encore que le chuchotis tumultueux de la télé. Cette petite chorale domestique dure moins d'une minute. Ensuite la télévision reprend son confus soliloque. Le bruit parfois d'une page de journal que l'on tourne. Télé. Une toux brève et forte. Télé. Une porte que l'on ferme. Page tournée. Une voiture qui passe. Télé. Page tournée. Et soudain un bruit très fort. Mon père lâche un pet. Très fort. Un pet ni court ni long, ni beau ni moche. Un pet très ordinaire. Nous ne comprenons pas durant une poignée de secondes à quoi nous avons affaire. Quand nous comprenons, nous éclatons de rire et nous nous repassons la bande jusqu'à épuiser ce rire. Puis nous laissons l'enregistrement défiler de nouveau, à l'affût d'un autre pet, d'une autre chose incongrue. Mais il n'y a plus rien. Que le bruit des pages que l'on tourne. Et la scie de la télévision. Au bout de dix minutes, un grincement de cuir, des pas qui s'éloignent. Et puis la scie de la télévision. Cette fois jusqu'au petit clac de la touche qui se remet en position pour une nouvelle lecture.

digitaline

il y a sur mon mur une petite reproduction. Vénus et les trois Grâces
offrant des présents à une jeune fille, par Botticelli. juste au-dessous,
dans son vase de fortune, sous son vernis de poussière, a vieilli et
s’est desséché depuis un an, ou peut-être deux, un bouquet de roses
roses et rouges. les roses ont jauni. les rouges noirci. cependant, quand
je me concentre un peu, je note que ces dernières ne sont pas tellement
noires mais d’un grenat très foncé, comme celui d’une flaque de
sang sèche, et qui est la couleur exacte de la robe de la jeune fille dans
cette fresque redécouverte sous le badigeon d’une villa toscane quatre
siècles après qu’elle fut peinte par le Florentin. si la vie est bien dans tout
ce qui toujours change, alors il y a de la vie dans cette première moitié
du temps de la mort, car tout ce qui est mort au début aussi toujours
change. et c'est à cette vie grenat au ralenti dans la corruption des roses,
et qui aurait pu teindre ou peindre cette robe alors, que tète mon cœur.

Un moment d’absence - J. Eustache / S. Durastanti

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« Il a peur du jour quand il se lève. Aussi ne se lève-t-il plus. Ni lui, qui reste perpétuellement couché pour faire si possible sa nuit du jour, ni le jour aboli, qui ne se lève plus pour lui. Il a peur de la nuit quand elle tombe, aussi crée-t-il un jour artificiel avant. Il a peur du silence, aussi parle-t-il sans cesse. Qu’on lui réponde ou pas, qu’on l’écoute ou pas, il parle sans désemparer, à croire qu’il ne s’entend pas. D’ailleurs il n’entend rien. D’abord, face à lui, les autres s’agitent, se contorsionnent, font des grimaces. Puis à la fin ils ne savent plus que dire ni que faire. Alors faute de savoir ils ne disent plus rien, ils ne font plus rien. Quand les autres ne veulent plus faire semblant, lui revient à ses machines. Il en a beaucoup, il leur fait dire ce qu’il veut. Elles, lui obéissent au doigt et à l’œil. Elles répètent ses moindres balbutiements avec une infinie complaisance. Elles l’écoutent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elles n’ont pas le don de la répartie. Peu lui importe, puisqu’il n’aime pas qu’on le contrarie. Pourtant il arrive qu’il s’ennuie, qu’il s’emporte contre elles, qu’il les casse parfois. Alors c’est un grand évènement dans sa vie, quand une machine ne répond plus à la commande. Le reste du temps elles marchent en permanence, elles le reçoivent cinq sur cinq, elles ont envahi la pièce. La radio bourdonne, une voix venue d’ailleurs résonne ; selon les intonations modulées la radio enregistre des graduations lumineuses. Cependant ni les vagues lueurs, ni la voix traversant la pénombre ne troublent l’homme dans son sommeil sur le lit où il est vautré. Au contraire, elles le bercent. Et si la voix s’arrêtait, si les variations d’intensité lumineuse cessaient, il se réveillerait en sursaut, atterré par le silence et l’obscurité. »